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  • 161. Le Chili pour de bon

    161. Le Chili pour de bon

    Le Chili pour de bon
    Pas moyen de se tromper, c’est le Chili pour de bon !

    Nous voici donc partis à la découverte du Chili, ce pays à la géographie étonnante cerné de toutes parts par des frontières plus naturelles que politiques : 4 300 km de littoral pacifique à l’Ouest, 4 300 km de Cordillère des Andes à l’Est, le désert d’Atacama au Nord et le désert de Patagonie au Sud. Le tout pour une largeur moyenne de 177 km ! Avec un fort vent de face, « destructeur » selon la météo, nous nous dirigeons péniblement vers la ville de Punta Arenas.


    Stop tatou

    Après une traversée de frontière plus simple que prévu (papiers simples et rapides, inspection du véhicule a minima), nous voilà repartis sur les routes du Chili, mais pour de bon cette fois. Nous tentons un ravitaillement du frigo, laissé vide pour la douane, à Cerro Sombrero, la première ville rencontrée sur notre parcours, mais les deux mini-mercados, de la taille d’une maisonnette sont fermés en ce milieu d’après-midi. Ils n’ouvrent que de 18 à 20 heures, de vrais mini-horaires assortis à leur taille ! Et puis nous refranchissons dans le même bac gratuit qu’à l’aller le détroit de Magellan, sous la pluie. Peu de risque que la Terre de Feu s’embrase aujourd’hui. Nous quittons cette grande et superbe île pour le Chili continental, longeant d’abord la rive nord du détroit. La pluie se calme mais nous en avons assez pour aujourd’hui : nous nous garons pour la nuit près d’une plage de galets. Isolés du vent et du bruit de la route par une petite butte, c’est parfait. Nous aurons de plus la chance de voir un tatou. Ça court vite ces bêtes-là ! Le temps de sortir mon téléphone, il m’a fallu le courser pour le rattraper et le prendre en photo, de quoi enrichir notre collection faunique patagonne.


    Encore un village fantôme

    L’Estancia San Gregorio était au début du XXe siècle l’une des principales productrices de laine, de viande et de cuir de mouton de la Patagonie chilienne. Une réussite économique dans la région. Comme beaucoup d’établissements similaires à cette époque, elle vivait en quasi autarcie avec tous les services utiles aux travailleurs : maisons, écoles, cuisine, garage, chapelle, infirmerie, bibliothèque, etc. Sans oublier une belle cave à vin. Elle disposait même de quais pour l’expédition des marchandises par train ou par bateau. Après une période d’apogée vers 1930, elle connut un déclin brutal, peut-être en raison d’une mauvaise gestion, entraînant l’abandon des bâtiments qui sont restés aujourd’hui dans leur jus. On y trouve même des ballots de laine prêts à être exportés et, en cherchant bien mais l’accès est plus dangereux, des carcasses de moutons non encore tondus. Dommage, car l’industrie ovine semble encore assez active dans le sud du Chili, à en voir les grands troupeaux qui paissent un peu partout. Entre autres bâtiments à l’abandon, on trouve sur le rivage l’épave de l’Amadeo, le navire exportateur des propriétaires, qui a donc échoué avec eux…


    Punta Arenas

    Cette ville est le pendant chilien d’Ushuaïa en Argentine mais – c’est une opinion personnelle – en mieux. Là où l’architecture argentine était terne, nous avons plaisir à retrouver des couleurs et quelques bâtiments historiques. La tôle ondulée et le bardage bois semblent être la règle, au moins dans le sud du Chili, mais au moins c’est coloré ! Sur le boulevard côtier de Punta Arenas, la Costanera, on trouve une statue d’un capitaine chilien ayant sauvé un bateau expéditionnaire brisé par les glaces, des pontons qui ne sont plus accessibles qu’aux oiseaux de mer, et diverses œuvres d’art. Le port est très actif, bien que son activité ne soit plus aussi florissante depuis la mise en service du canal de Panama qui a détourné une grosse partie du trafic du détroit de Magellan. Le centre-ville comporte pas mal de bâtiments historiques de style, souvent des demeures des premiers (et riches !) commerçants de la laine ou de la viande ovine, mais aussi des édifices religieux comme la cathédrale du Sacré-Cœur, reconstruite en briques quelques années après que la version initiale en bois ait totalement brûlé en 1892 quatre mois seulement après son inauguration. Eh les gars, vous aviez pensé que les fidèles allaient forcément allumer des cierges ?! Au centre de la place principale trône une statue de Magellan, grâce à qui tout a commencé pour les colons européens mais à cause de qui tout a foutu le camp pour les autochtones qui vivaient paisiblement dans la région. Symboliquement, Magellan situé en haut de l’édifice est hors de portée des passants, mais caresser le pied de l’indien Selk’nam représenté au-dessous porte chance. Ça lui fait une belle jambe, tiens !

    a) La ville


    b) Les couleurs


    c) L’insolite


    d) L’épave du Lord Lonsdale

    Jamais nous n’avions vu autant d’épaves qu’en Patagonie, même sans s’approcher du Cap Horn dont la réputation est terrible à ce sujet. Près d’un quartier sud de Punta Arenas, c’est la silhouette rouillée de la frégate anglaise Lord Lonsdale, un trois-mâts en acier, qui barbote dans l’eau tout près de la route. De son port d’origine Hambourg à sa destination Mazatlán, sur la côte ouest du Mexique, ce navire n’avait d’autre solution en 1909 que de passer par le détroit de Magellan. En escale aux Malouines, il a pris feu, et n’est plus restée que la coque. Il a finalement été remorqué jusqu’ici pour finir ses jours à la plage. Beaucoup de gens rêvent de faire pareil, vous savez.


    Puerto Natales

    Puerto Natales, Chili
    Puerto Natales, Chili

    De taille plus modeste que Punta Arenas, cette ville portuaire n’en est pas moins charmante avec ses petites maisons colorées, ses sculptures sur le port (les Amoureux du Vent, puis une main géante semblant sortir du trottoir pour attraper les passants) et ses cygnes à bec noir près du rivage. Nous achetons ici des cartes SIM pour le Chili (4,50€ pour 40 Go et réseaux sociaux illimités, ça va !), nous faisons nettoyer Roberto qui en avait bien besoin et faisons 2 ou 3 courses. Côté excursions, nous avons prévu de rendre une petite visite à la grotte du paresseux géant et à une usine frigorifique reconvertie en hôtel 5 étoiles.


    La Cueva del Mylodon

    C’est un Allemand qui a découvert en 1895, dans une grotte creusée par les vagues poussées par le vent, les restes d’un paresseux géant de 4 mètres de hauteur. Une reconstitution grandeur nature est d’ailleurs placée à l’entrée de la grotte. C’est mieux pour éveiller l’imaginaire que de contempler une phalange, un tibia et une crotte (oui, ça faisait partie des restes retrouvés !) vieux de plusieurs dizaines de milliers d’années. L’animal, un paisible herbivore a disparu il y a 10 à 12 000 ans à cause du réchauffement climatique (fin d’une période de glaciation !) et peut-être de l’appétit des premiers humains arrivés dans la région.


    Un hôtel singulier

    A 6 km au nord de Puerto Natales, vers 1910, alors que l’industrie ovine était en plein essor dans la région, une grande usine d’abattage des moutons avec transformation de la viande et de la laine a été construite. Les deux produits étaient congelés à l’aide d’une installation très moderne pour l’époque, venue d’Angleterre, pour être exportés vers l’Europe et d’autres contrées lointaines. A son apogée, le complexe traitait entre 150 et 250 000 moutons par an. Il ferma ses portes en 1980, fut déclaré monument national en 1996, avant d’être reconverti en hôtel de luxe. Les architectes de l’Hôtel Singular ont remarquablement conservé la structure et transformé quelques salles en musée. Un court funiculaire est disponible pour accéder aux chambres ou au restaurant. Nous n’avons pas résisté à nous offrir un petit goûter dans cet environnement très …singulier.


    Croisière dans les fjords chiliens

    Si nous sommes venus à Puerto Natales, c’est surtout parce que c’est le terminus sud des lignes de ferry circulant dans les fjords chiliens. Et une ligne nous intéresse particulièrement, c’est celle qui va nous conduire 700 km plus au nord à Puerto Yungay. De là, nous pourrons emprunter cette longue route de 1240 km qu’est la Carretera Austral, réputée magnifique en termes de paysages. Nous aurions pu la rejoindre plus haut en repassant par l’Argentine et beaucoup d’endroits que nous avions déjà vus, mais ça aurait été dommage.

    Nous avions réservé plus d’un mois auparavant notre passage sur le Crux Australis, dont les départs ne se font que tous les 5 à 7 jours selon la saison. Le trajet dure 3 nuits et 2 jours. Il n’y a pas de cabines individuelles mais une grande salle aux sièges très inclinables pour les passagers. Le gros plus pour nous est que nous pourrons dormir dans Roberto. Nous embarquons à 18h30 pour un départ prévu à …5h du matin.

    Après, eh bien c’est une vraie petite croisière. Le bateau circule dans de larges canaux entourés de montagnes aux sommets enneigés. Le spectacle est permanent. Le ciel est un peu gris le premier jour mais se découvre le second. Nous sommes nourris 3 fois par jour. Le personnel est aux petits soins. Nous avons largement le temps de discuter avec quelques passagers, dont un couple de Français de notre âge qui circule en voiture de location pour 1 mois. Et puis avec d’autres voyageurs, dont plusieurs circulent en véhicule de loisirs comme nous.


    Deux escales sont prévues. La première, 26 heures après notre départ, est Puerto Eden, un petit port de pêcheurs presque tous descendants du peuple Kawésqar, présent dans la région depuis plusieurs millénaires, et qui n’est accessible que par la mer, ceci expliquant sans doute cela. Seuls les passagers dont c’est la destination finale auront d’ailleurs le droit d’y pénétrer. Ceux qui poursuivent comme nous ne pourront que descendre sur le quai et faire quelques photos, voire acheter un peu de nourriture. Il a été étonnant de voir d’ailleurs, alors que nous sommes généreusement nourris, de nombreux passagers se précipiter sur les stands d’empanadas. Et nous voilà vite repartis jusqu’à l’escale suivante. Mais nous avons le temps, elle est à 25 heures de navigation !


    A un moment, le Crux Australis ralentit nettement. Un navire s’approche en sens inverse. Et plus il se rapproche, plus il a une allure bizarre. A la fois rouillé et couvert de mousses et de végétation dense, c’est presque un bateau fantôme que nous allons frôler… Lorsque nous sommes tout près, notre ferry se met au ralentit pour que nous observions mieux cette véritable épave, dont nous apprenons bientôt l’histoire étonnante.

    Construit en 1937, vaisseau de guerre sous pavillon norvégien pendant la Seconde Guerre Mondiale, puis cargo plus tranquille, ayant changé plusieurs fois de nom et de propriétaire, ce navire est devenu le Captain Leonidas en décembre 1966 tout en battant pavillon grec. Il avait pour mission en avril 1968 de transporter du sucre de Santos au Brésil à Valparaiso au Chili. Sa route passait par le détroit de Magellan puis, comme nous dans cette croisière, par le canal de Messier dans les fjords chiliens. A un endroit qui fait 5 km de large, où il avait pourtant largement la place, il s’est échoué sur un haut-fond situé juste au milieu et connu depuis longtemps, dûment signalé par une balise. C’est là que nous l’avons croisé. L’enquête initiale a conclu à une erreur de pilotage, mais la compagnie d’assurances a eu des doutes. Son enquête a montré que, non seulement le sucre aurait été livré ailleurs avant l’accident, mais qu’en outre le capitaine du navire volontairement jeté ce dernier sur des hauts-fonds pour toucher la prime à la fois sur le bateau et sur la cargaison. Les deux, mon capitaine !


    A 7 heures du matin le lendemain, avec un éclairage sublime, nous atteignons notre seconde escale, Caleta Tortel. Un autre petit village de pêcheurs, dont les maisons sont construites comme le précédent sur pilotis et reliées entre elles par des passerelles en guise de routes. Mais Caleta Tortel est reliée au reste du Chili par une piste accessible aux voitures. Bien évidemment, cela a créé un afflux de touristes, réduit l’authenticité en même temps que l’isolement. Pas de débarquement possible pour Roberto, mais nous avons prévu d’y revenir par la route.

    Et puis, après encore quelques méandres dans ces magnifiques canaux chiliens, nous découvrons au détour d’une pointe de végétation une minuscule crique au fond de laquelle nous attendent une rampe de débarquement en ciment quelques hangars. Mais pas de maison. Puerto Yungay ne doit son existence qu’au fait d’être raccordé à la Carretera Austral, la plus célèbre route du Sud du Chili. Alors que nous nous réjouissons de débarquer et de circuler sur cette route mythique, Roberto refuse tout simplement de démarrer et de quitter le navire !

    C’est évidemment là que je vous laisse… La suite de nos aventures au prochain article ! A très bientôt !

  • 159. Sans tête mais avec mains et jambes

    159. Sans tête mais avec mains et jambes

    Ce parcours commence par une petite mésaventure liée aux vents violents de la pampa argentine, qui ne nous empêchera heureusement pas de poursuivre notre voyage. Nous découvrirons des mains de 15 000 ans, la silhouette d’une montagne qui a inspiré un logo célèbre, un glacier qui avance alors que tous les autres reculent, un navire civil servant de cible aux avions de chasse et un lac mal nommé.

    Sans tête mais avec mains et jambes
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    À ciel ouvert

    Panneau cocotier soufflé par le vent
    Les cocotiers sont plutôt rares dans le coin mais semblent un bon exemple pour démontrer la force du vent !

    Le vent est un problème en Patagonie. Ça souffle plus que de raison, presque en permanence, et Roberto est souvent bousculé par les rafales. Aux arrêts, nous devons nous garer précautionneusement face au vent pour en subir le moins d’influence, ou alors à couvert, notamment pour la nuit. Aujourd’hui, nous sommes en vigilance jaune pour vent fort, avec des pointes annoncées à 65 km/h. Après une longue série de lignes droites en plein désert, nous décidons de nous arrêter sur un petit décrochement de la route pour la pause déjeûner. Le vent souffle mais raisonnablement. Des nuages gris sombre approchent néanmoins de nous. Pour avoir un peu d’Internet dans cette zone plus blanche que blanche, je sors l’antenne Starlink sur le toit, par le lanterneau, et referme celui-ci au plus petit cran, pour ne pas avoir de prise au vent. L’antenne elle-même semble assez lourde pour ne pas pouvoir s’envoler. Mais lorsque le nuage est au-dessus de nous, le vent forcit brusquement, s’engouffre par la fine ouverture du lanterneau et libère le cran qui le maintenait en position basse. Nous n’avons rien vu venir. Un grand crac et … plus de lanterneau ! Claudie part à sa recherche et le retrouve 30 mètres plus loin. La paroi interne est partiellement cassée, la charnière aussi, mais l’extérieur semble intact. Ce qui nous permet de nous abriter temporairement de la pluie qui commence à tomber, un malheur ne venant jamais seul. Mais il faut maintenir le lanterneau à la main, ce qui n’est pas une solution pour rouler. Une fois l’averse passée, je prends plus d’une heure pour refaire une fixation temporaire en perçant des petits trous dans la paroi intérieure afin d’y passer une ficelle et solidariser le tout avec le socle du lanterneau. Avec un peu de chance, ça tiendra trois mois, le temps de revenir de notre prochain séjour en France avec la pièce de rechange, introuvable ici. La réparation n’aurait pas été possible, nous aurions du faire fabriquer une couverture provisoire par un artisan local, comme c’est arrivé à d’autres voyageurs que nous avons croisés. D’ici là, le lanterneau est condamné. S’il nous donne encore de la lumière et peut s’occulter la nuit, il ne peut plus s’ouvrir. On fera avec. Ou plutôt sans. Et puis nous avons trouvé une solution pour notre antenne Starlink : à condition de se garer face au Nord, elle fournit un signal tout à fait correct en la plaçant derrière le pare-brise.

    Les dégâts, après remise en place et fixation sommaire : pourvu que ça tienne !

    Haut les mains

    C’est dans les années 1960 qu’ont été découvertes sous des surplombs rocheux granitiques des centaines d’empreintes de mains réalisées il y a 15 000 à 11 500 ans par des tribus nomades de cette région isolée d’Argentine. La technique utilisée aux Cuevas de los Manos, projetant à la bouche ou avec une paille un mélange de pigments minéraux et d’eau sur une main posée sur la paroi, alliée au climat très sec de la région et à son isolement, ont permis une conservation exceptionnelle des œuvres malgré ces millénaires d’exposition au soleil. On retrouve également des scènes de chasse au guanaco, une sorte de lama sauvage, la proie favorite de ces tribus. Enfin quelques rares humains ou animaux stylisés complètent le tableau. Le site en lui-même est d’une grande beauté, avec d’impressionnantes parois rocheuses encadrant une véritable coulée verte au fond d’un canyon où coule la « Rivière Peinte ». Pour ceux qui voudraient faire un parallèle avec nos grottes Chauvet ou de Lascaux, l’art rupestre de ces dernières est encore plus ancien (-15 à -30 000 ans), mais comporte davantage de figures animales qu’humaines. En plus – j’avoue en pas y être allé – je suis à peu près certain qu’il n’y figure aucun guanaco.


    Le logo Patagonia en vrai

    La silhouette caractéristique du Mont Fitz Roy et le logo qui s’en est inspiré

    Nous voici arrivés à El Chaltén, la capitale argentine de la randonnée. Cette petite ville isolée au fond d’une vallée de 90 km de profondeur a tout d’abord été créée pour « occuper le terrain » en raison de la proximité avec la frontière chilienne. Mais, située aux pied d’une splendide chaîne de montagnes dont l’emblématique Mont Fitz Roy, elle a rapidement connu un succès touristique, au point d’accueillir chaque année 40 000 visiteurs alors qu’elle ne compte que 2 500 habitants. Et ce succès a été renforcé par la création par l’alpiniste français Yvon Chouinard de la marque Patagonia dont le logo représente le Fitz Roy. Ne croyez surtout pas d’ailleurs que la firme soit argentine ou chilienne. Elle est tout aussi américaine que Neutrogéna, dont les produits ont pourtant longtemps affiché une formule et un drapeau norvégiens. Sinon une fois là-bas nous avons fait comme tout le monde : de la randonnée. 4 heures de marche jusqu’au Lac Capri, dont le nom avait attiré Claudie mais qui ne s’est pas révélé à la hauteur. Partis sous un grand soleil, nous y sommes arrivés sous des rafales de pluie. Avant de retrouver le soleil à la descente. Il parait que c’est comme ça à El Chalten : on peut avoir les 4 saisons dans une même journée !

    Anecdote : Robert Fitz Roy était le capitaine du HMS Beagle lors du célèbre voyage scientifique qui a emmené Charles Darwin autour du monde entre 1831 et 1836. Il était lui-même un scientifique et a participé à cartographier la Patagonie. Pour autant, il n’a jamais vu la montagne qui a été baptisée en son honneur, 12 ans après sa mort, par l’explorateur argentin Francisco (Perito) Moreno. Ce dernier, bien qu’également cartographe renommé de la Patagonie, n’aurait jamais vu le glacier qui a été baptisé en son honneur et de son vivant… Ce qui nous amène au sujet suivant


    Le glacier qui continuait de grandir

    S’il n’y avait qu’un glacier à voir dans toute sa vie, ce serait le Perito Moreno, affirme le panneau d’informations au Glaciarium, le musée dédié aux glaciers à El Calafate, base logistique de la visite. C’est vrai que nous l’avions sur notre to do list (je préfère cette expression à l’inquiétante « à voir avant de mourir »…). Il a d’abord cette caractéristique exceptionnelle de continuer à grandir, alors que la grande majorité des glaciers de la planète reculent. Il peut avancer jusqu’à 2 mètres par jour lorsqu’il est en pleine forme. Cette avancée finit le plus souvent par l’effondrement spectaculaire de séracs dans la mer, mais parfois le glacier avance jusqu’à toucher la péninsule en face, formant alors un barrage naturel pour les rivières qui l’entourent, avec la montée des eaux qui va avec. Les dimensions nous laissent rêveurs, nous les ex-voisins de la Mer de Glace : 30 km de long, 5 km de large, 60 mètres au-dessus du niveau de l’eau et … encore une centaine de mètres au-dessous ! Nous avons été étonnés par ailleurs par la facilité d’accès : une route bien entretenue mène, en longeant une rivière qui charrie de gros blocs de glace bleutés, à un réseau de passerelles qui permettent d’approcher davantage le glacier que les bateaux qui circulent à distance raisonnable, craignant l’éventuel tsunami déclenché par une chute de sérac. Et de bien entendre les craquements et les chutes de glace qui ponctuent régulièrement le silence du lieu, du moins quand les touristes se comportent respectueusement comme cela a été le cas pendant notre visite.


    Le Glaciobar

    Au sous-sol de l’intéressant musée de la glace dont on vient de parler se niche un endroit très spécial : le Glaciobar. Dans une véritable chambre froide où l’on accède munis d’une cape à capuche fourrée et de gants, où l’on ne reste pas plus de 20 minutes parce qu’il y fait -18°C se trouve un véritable bar dont l’ensemble du mobilier est en glace véritable, avec un igloo, une sculpture de rapace et tout ce qu’il faut pour servir des cocktails dans des verres … en glace aussi. Pas besoin de glaçons, donc. Certes, le concept n’est pas unique, mais ici, c’est le seul bar de ce type au monde ou la glace provient d’un glacier. Facile, il n’y a pas besoin d’aller chercher très loin !


    Ne m’appelez plus jamais Marjory Glenn

    Ce navire écossais construit en 1892 était très moderne pour l’époque et pourrait l’être encore aujourd’hui : avec une solide structure en métal, il ne disposait d’aucun moteur et se déplaçait à la voile. Une merveille sur le plan écologique. Paradoxalement, c’est une cargaison de charbon qu’il transportait en 1911 de Newcastle à Rio Gallegos en Argentine. Et c’est cela qui l’a perdu. Le charbon a pris feu, l’incendie n’a pu être maîtrisé et l’équipage a du faire échouer le bateau pas loin du port d’arrivée avant d’être secouru. Rouillant tranquillement sur la plage, le Marjory Glenn a connu un second choc inattendu en 1982 au moment de la guerre des Malouines : il a servi de cible d’entraînement aux avions de chasse de l’armée argentine avant d’aller se confronter aux Anglais. Ses flancs portent encore aujourd’hui les impacts de ces tirs effectués en rase-motte (les avions volaient à 5 mètres au-dessus du niveau de la mer pour échapper aux radars). Une drôle de vie pour ce bateau, ce qui ne nous aura pas empêché de dormir à ses côtés.


    Argentine insolite

    Je vous livre trois petites vidéos sur des situations insolites rencontrées sur notre parcours. Bon visionnage !


    Le lac de couleur

    Tout près de la frontière chilienne, une petite route mène à un massif volcanique qui héberge dans son cratère un lac renommé pour sa couleur bleue, à tel point qu’il a été baptisé Lago Azul (lac bleu, donc). Nous nous garons au centre des visiteurs en cours de construction, ce qu’il faut traduire par « bientôt ce sera payant », et empruntons le sentier qui mène à la crête du volcan. La caldera se découvre peu à peu et là, surprise, le lac bleu a disparu ! Enfin à la place c’est un lac d’un beau vert émeraude qui ne reflète ni le ciel, ni les parois basaltiques, ni la végétation rase et plutôt grise du cratère. Bon, j’imagine que c’est le même lac, qu’on n’a quand même pas remplacé toute l’eau juste pour faire une farce. Il est plutôt joli ce lac, mais je m’estime trompé sur la couleur. Et vu que nous n’avons rien payé, je ne peux même pas demander à être remboursé !


    Nous déjeunons sur place, histoire de consommer nos derniers aliments frais, car à la frontière chilienne que nous allons franchir tout à l’heure, la viande, les laitages, les fruits et légumes ne sont pas autorisés à l’importation. Et puis nous préparons tous les papiers nécessaires pour l’immigration, la douane, et le bureau de la circulation pour Roberto. Nous vous raconterons ça très bientôt, promis !