165. La côte à 150 000

Avec 6 435 km de côtes, le Chili est dans le top 5 des pays à bordure maritime. Comme la mer commençait à nous manquer, nous avons rejoint le littoral pour le suivre pendant quelque temps. Expérience positive ou pas ? Et à quoi correspond ce chiffre de 150 000 ? La lecture de l’article vous le dira !

La côte à 150 000
Parcours décrit dans l'article
Parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

Des falaises tunnelisées

C’est au niveau de la ville de Lebu que nous rejoignons l’Océan Pacifique. Nous avons évité la cité elle-même, une ancienne ville minière très industrieuse et réputée sans charme, pour nous garer au bord de la Playa Grande, située un peu au nord. Une jolie plage de sable clair, presque déserte en cette fin de printemps, mais magnifiquement bordée d’un champ de lupins jaunes. Nous ne nous y sommes pas baignés, le vent frais et la basse température de l’eau nous en ayant dissuadés. Mais l’environnement était propice à la randonnée du côté des falaises qui s’avancent dans la mer. Elles sont même percées de tunnels naturels d’une centaine de mètres de longueur qui permettent de gagner la Playa Chica de l’autre côté, plus petite comme son nom l’indique mais plus sauvage que la première.

On voit parfois sortir de ces tunnels des hommes poussant des brouettes chargées d’algues qu’ils ont été récupérer de l’autre côté. Pour les vendre à des particuliers ou à des restaurateurs. Si la traversée dans l’obscurité relative effraie, l’alternative est de gravir le sentier qui passe au-dessus de la falaise, profitant de là-haut d’un joli panorama et au passage d’une flore abondante. A noter enfin que l’un des tunnels possède près d’une extrémité une sorte de grotte, appelée Caverne de Benavides, du nom d’un militaire chilien qui aurait caché là un trésor il y a longtemps. Et qui y serait toujours ! Le lieu sert une fois par an de salle de spectacle pour le festival de cinéma de la ville.


Nuestra Señora del Carbon

Un peu plus loin, nous gagnons Lota, une autre ville au passé minier encore plus marqué. La région produisait d’ailleurs la quasi-totalité du charbon du Chili. Toute cette production s’est éteinte en 1990 lorsque la dernière mine a fermé pour cause de politique verte gouvernementale. De 40% en 1990, la part du charbon dans la production de l’électricité est tombée à 15% en 2024 et devrait être nulle en 2030. L’objectif du pays étant de ne plus utiliser aucune énergie fossile en 2050. Dans l’attente, la ville a transformé les demeures des dirigeants des exploitations minières en musées, la mine la plus spectaculaire parce que creusée sous le Pacifique et bénéficiant d’une ventilation naturelle puissante (elle est appelée le Souffle du Diable) a été aménagée en attraction touristique et le grand espace vert aménagé avec goût par la riche famille dirigeante a été ouvert au public. Mais le lien avec le passé houiller qui a retenu le plus notre attention se cache dans une église paroissiale de la vieille ville : une étonnante vierge sculptée dans un bloc de charbon. La pratique aurait été courante dans les communautés minières, mais nous n’avions encore vu aucun exemplaire de ce type jusqu’ici. En tout cas cette sainte patronne des mineurs, appelée Nuestra Señora del Carbon (Notre-Dame du Charbon) est une œuvre singulière et magnifique.


La résilience a des limites

Nous sommes maintenant à Concepción, une grande ville toujours sur la côte Pacifique. Notre première découverte le long d’une avenue est un vieux théâtre en ruines dont l’accès est protégé par une grille. Ce théâtre Enrique Molina a une histoire bien mouvementée. A peine 25 ans après son inauguration, il fut très endommagé par le tremblement de terre de 1960, un évènement majeur au Chili. C’est d’ailleurs le plus grand séisme jamais enregistré : 9.6 sur l’échelle de Richter. Et cette secousse a été précédée à Concepción de 3 autres à une intensité de 8.3. Autant dire que la dernière a été le coup de grâce pour ce bâtiment comme pour beaucoup d’autres dans le centre du pays. Laissé à l’abandon pendant une cinquantaine d’années, le théâtre a fini par émouvoir les communautés artistiques et historiennes de la ville dont la mobilisation a permis en 2009 à la fois le classement du bâtiment au patrimoine national du Chili mais aussi le vote d’un budget pour sa restauration. Las, avant que les travaux aient pu débuter, un nouveau séisme majeur de magnitude 8.8 a touché la ville de Concepción en 2010. Le projet de restauration a été abandonné et les fonds ont été réaffectés. Dure dure la vie des théâtres chiliens !


Solidarité

Claudie photographiant la fresque La Présence de l’Amérique Latine dans l’entrée de l’Université de Concepción

Le théâtre n’est évidemment pas le seul qui ait souffert de ce séisme où un quart de l’énergie sismique mondiale du XXe siècle s’est déchaînée sur cette région du Chili en l’espace de seulement 33 heures. L’université de la ville de Concepción a beaucoup souffert également. Son état de délabrement tout comme celui de nombreux établissements scolaires de la ville a déclenché un mouvement de solidarité international, naturellement plus marqué dans les pays de culture proche. C’est ainsi que le Mexique a pris en charge la reconstruction de nombreux bâtiments liés à la scolarité. Et dans la foulée, l’un de ses plus célèbres artistes muralistes de l’époque s’est proposé de réaliser une fresque géante dans l’entrée du bâtiment principal. C’est ainsi qu’est née La Présence de l’Amérique Latine, une œuvre de 250 m² basée sur l’histoire de toute l’Amérique latine, de la période précolombienne jusqu’à l’époque contemporaine de l’artiste, mettant l’accent sur la solidarité et la fusion des différentes cultures. Une œuvre impressionnante et belle qui nous aurait échappé si nous nous étions contentés de lire notre guide papier du moment, le Lonely Planet. Comme quoi il vaut mieux multiplier ses sources d’information.


Pittoresque à souhait.

Colchogüe est un charmant village de pêcheurs, encore peu perverti par le tourisme. C’est un régal de se promener dans les ruelles bordées de maisons colorées et fleuries descendant vers la mer, de marcher sur le quai en enjambant les amarres et les filets des bateaux de pêche, d’observer les bancs d’algues et de coquillages laissés à découvert par la marée basse. Ce pourrait être n’importe quel village de pêcheurs en Bretagne, mais la multiplicité des couleurs, la rusticité de l’habitat et surtout la présence de stands d’empanadas et de mote con huesillo (voir la description dans le carrousel) sont assez typiques de la culture chilienne. Un beau moment d’authenticité et, à l’occasion, un joli parking fleuri pour Roberto.


Un sanctuaire et une cathédrale

Nous sommes rendus à Colquecura, un autre village de pêcheurs un peu perdu dans son immense plage de sable gris. Hors saison, c’est quasi désert et nous allons pouvoir stationner tranquilles pour la nuit juste au bord de la plage. Contrairement au village précédent, 2 attractions touristiques sont susceptibles de ramener un peu de monde, de manière raisonnable car la route est à l’écart des grands axes. La première est un sanctuaire, non pas dans le sens religieux du terme mais dans son aspect de lieu naturel protégé. La seconde est une cathédrale, non pas dans le sens d’une église épiscopale mais en raison de l’apparence d’une structure naturelle. Levons le mystère.

Notre première attraction est un ensemble d’îlots rocheux tout proches de la plage mais d’accès interdit car hébergeant une colonie de lions de mer et un grand nombre d’oiseau marins. Difficile de transmettre l’ambiance du lieu : ses occupants se voient mieux aux jumelles que sur les photos, leurs cris et grognements sont masqués par le bruit des vagues sur les vidéos, et l’odeur forte lorsque l’on est sous le vent n’est pas encore transmissible.

La seconde attraction est une cathédrale … de pierre, sculptée par la mer dans des falaises sans doute un peu tendres. De petits tunnels côte à côte peuvent rappeler les arcs-boutants d’une cathédrale, tandis qu’une grotte pourrait être sa nef. Une statue de la Vierge Marie est d’ailleurs placée à l’entrée, entourée d’un certain nombre d’ex-voto. Il ne serait pas invraisemblable que des messes soient célébrées là de temps en temps.


Encore plus haut

Poursuivant notre route côtière vers le Nord, nous allons côtoyer d’autres formations rocheuses, sculptées par dame nature et parfois peintes par les oiseaux qui s’y nichent. Une côte belle et sauvage, dont le sable gris foncé effraie peut-être les touristes, bien moins nombreux que les oiseaux. Plus loin, la route fait un crochet dans l’intérieur des terres, mais la mer se rappelle toujours à nous sous forme de marais salants. Celui que nous allons voir, près de Lo Valdivia, est l’un des deux derniers en activité dans la région qui en comptait pourtant beaucoup au début du XXe siècle, à son pic d’activité. Un joli damier blanc et mauve s’étend sous nos yeux avec des sauniers cheminant le long des murets : manifestement, c’est la saison de la cristallisation. La récolte aura lieu dans quelques mois, au cœur de l’été, et d’ailleurs les stands de vente sont encore vides. Un peu après Bucalemu, la grande ville suivante, Roberto franchit le cap des 150 000 km. Et avec nous 55 mois de vie nomade, ce qui fait une moyenne de 2 727 km par mois ! Nous terminons la journée pas loin d’une plage à Pichilemu, et presque côte à côte avec un camping-car de compétition français (le premier véhicule français que nous rencontrons depuis Buenos Aires). Aucune inscription sur l’extérieur, personne n’est descendu de la soirée ou du début de matinée, pas de bruit… Nous n’en saurons pas plus. La ville elle-même n’a rien d’exceptionnel. En s’y baladant nous trouvons une mignonne petite gare ferroviaire (reconvertie en musée) et beaucoup de buissons de roses, grimpants ou tombants. Et puis une fleur qui m’intrigue. Google Lens l’identifie comme passiflore, la fleur de la passion. Mais pourquoi ce nom ? Et y a-t-il un lien avec le fruit de la passion ? Vous en saurez davantage au chapitre suivant.


Un peu, beaucoup, passionnément…

Mais certainement pas à la folie, disaient les missionnaires jésuites en montrant ces jolies fleurs aux amérindiens qu’ils tentaient de convertir à la religion chrétienne au XVIe siècle. « N’arrachez pas ces pétales, ce sont les apôtres ». Et la démonstration ne s’arrêtait pas là : la fleur comportait tant de caractéristiques évocatrices de la Passion du Christ (cette période qui couvre les évènements précédant ou accompagnant la mort de Jésus Christ) qu’ils l’appelèrent fleur de la passion. Devenue passiflore en termes botaniques. Si les 10 pétales représentaient selon eux les apôtres fidèles (sans Pierre ni Judas), les 72 filaments reproduisaient la couronne d’épines, les 5 étamines : les plaies de Jésus, les 3 stigmates : les clous, et le pistil le Saint Graal. Plus de 500 espèces de passiflores sont aujourd’hui décrites, et les fruits de ces fleurs de la passion s’appellent naturellement … les fruits de la passion. Beaucoup sont comestibles (et délicieux !) comme ceux des espèces Passiflora edulis edulis (petit fruits ronds à peau violette 📷 4), Passiflora edulis flavicarpa (un peu plus gros, ovoïdes et à peau jaune 📷 5), ou encore Passiflora quadrangularis (encore plus gros, à chair blanche et crémeuse, appelés grenadilles 📷 6). Mais les fruits encore verts ou ceux d’autres espèces peuvent contenir du cyanure, mieux vaut s’abstenir d’en consommer à moins d’avoir une passion … pour l’hôpital !


La découverte des côtes chiliennes est loin d’être terminée, mais il est temps de faire une petite pause ! On se retrouve dans une semaine ou deux ? A bientôt !


    Ce formulaire utilise Akismet pour réduire le courrier indésirable. Découvrez comment vos données sont traitées.