Nous voici partis pour notre dernière étape chilienne, encore majoritairement dans le désert d’Atacama, son aridité extrême, ses mines de salpêtre actuelles ou passées, ses stations balnéaires, mais aussi ses traces de météorites, ses géoglyphes, ses momies. Et puis le retour des hautes montagnes à l’approche de la Bolivie. Du beau Monde tout ça, dans le sens propre du terme.

Maria Elena la rescapée
De la centaine de villes qui exploitaient l’or blanc du Chili, le salpêtre, Maria Elena est la seule encore en activité. Rappelons que le Chili regorge de ce minerai autrefois indispensable en tant qu’engrais naturel ou comme ingrédient majeur des explosifs et carburants pour fusées. Le Pérou, la Bolivie et le Chili se sont même battus à l’époque pour détenir ces gisements précieux du désert d’Atacama, comme on se bat aujourd’hui pour les métaux rares ou encore le pétrole. C’est le Chili qui l’a emporté, faisant perdre à la Bolivie son accès à la mer. Entre temps, des engrais azotés ont pu être synthétisés à partir de 1909 et toute l’activité d’extraction chilienne a commencé à décliner, s’effondrant d’un coup après la crise de 1929. Maria Elena (du prénom de l’épouse du premier directeur de la mine…) est la seule à avoir maintenu une petite activité, grâce notamment au regain d’intérêt pour les produits naturels par rapport aux chimiques, et puis aussi en se diversifiant dans la production d’iode, de lithium et …d’énergie solaire. La ville a pu conserver une bonne partie de son architecture du XIXe siècle et un côté un peu Far West nord-américain. Un joli musée gratuit décrit toute l’histoire de cette épopée, en commençant par les premiers habitants des lieux, en décrivant la progression des techniques d’extraction, l’essor de la ville à l’âge d’or et les mouvements ouvriers qui ont suivi la chute brutale de la demande.
Impacts de météorites
Le désert d’Atacama est le plus vieux désert sur Terre, avec des âges de surface dépassant par endroits les 20 millions d’années. Son aridité extrême permet une excellente conservation du sol et de tout ce qui y tombe. Et notamment des météorites, dont la densité d’environ 200/km² est l’une des plus élevées au monde. Régulièrement, des battues très similaires à celles des enquêtes criminelles sont organisées pour recueillir des échantillons. D’autres météorites de plus grande taille laissent des cratères, et en apprenant que l’un d’eux se trouvait presque sur notre route, près de la ville de Quillaga, nous sommes allés y jeter un œil. Un joli ruban de bitume posé sur le désert mène jusqu’au sommet et pas un mètre de plus, montrant par là les efforts du gouvernement chilien pour faciliter l’accès aux attractions touristiques, en général très bien indiquées. Le diamètre du plus grand cratère – il en existe de plus petits au voisinage – fait 280 m, ce qui permet d’estimer celui de la météorite ayant créé l’impact à environ 12 mètres. Un peu comme si la maison de deux étages de votre conseillère fiscale s’était écrasée sur le sol.
Drôles d’oiseaux
C’est lors d’une pause déjeuner que nous remarquons ces gros oiseaux agglutinés sur les arbres et de vieilles tours métalliques subsistant après le déclin d’un village minier (un de plus). Manifestement des oiseaux de proie mais lesquels ? Je m’approche prudemment de l’un de ces volatiles peu engageants pour lui tirer le portrait et l’envoyer sans préjuger de ses droits à l’image à Google Lens. Verdict : un urubu à tête rouge, qui ne se nourrit que de charognes. Ouf ! Je peux alors détourner le regard et examiner l’environnement. Je tombe sur des fleurs jaunes d’où émanent des sortes de fils rouges à la manière des tentacules des méduses. Google Lens est encore mon ami, bien que me sortant un nom d’oiseau. Cette fleur originaire d’Argentine et d’Uruguay, appelée a priori Césalpinie de Gillies (ou plus scientifiquement Erythrostemon gilliesii) est aussi connue sur place sous le nom d’oiseau de paradis. Mais rien à voir avec la fleur que nous connaissons tous et qui tire son nom de son analogie morphologique avec le paradisier, le véritable oiseau de paradis.
Géoglyphes
C’est une autre particularité de ce désert d’Atacama qui décidément en regorge : la région est couverte de géoglyphes, ces figures réalisées sur le sol en le creusant légèrement, en y accumulant des roches foncées ou bien en associant les deux techniques. Le tout en profitant d’une longue durée de conservation grâce aux conditions climatiques locales. Loin de vouloir communiquer avec les extra-terrestres comme à Nazca, l’objectif était ici plus prosaïque : fournir des repères de navigation et indiquer les points d’eau ou de repos aux caravanes de lamas et autres utilisateurs des routes commerciales à travers le désert. Les grandes figures humanoïdes sur les flancs des montagnes, comme ce géant d’Atacama de 86m de haut, permettaient de vénérer les dieux. Des repères astronomiques permettaient de mieux se situer dans les saisons. Et puis la grande diversité des figures témoigne d’une volonté de représenter le quotidien. Cela dit, tout n’a pas été décrypté. Nous avons vu plusieurs de ces sites, dont celui de Cerros Pintados avec ses nombreuses figures sur plusieurs kilomètres, celui du Cerro Unita portant le géant d’Atacama et celui de Tiviliche avec ses colonnes de lamas. Sans parler de nombreux géoglyphes visibles au bord des routes. Nous étions presque toujours seuls lors de ces visites. Les Chiliens semblent blasés, à moins qu’ils n’en aient dans leur jardin…
En complément des photos traditionnelles, le drone est ici souvent utile. Vous pouvez aussi vous aider de Google Maps en mode satellite ou de Google Earth pour découvrir ces structures depuis votre ordinateur ou smartphone. J’ai mis quelques exemples. Ne manquez pas les « cas particuliers » dans le second diaporama.
Piquant de lapin à Pica
Pica serait la seule vraie oasis du Chili, nichées en plein cœur du désert d’Atacama. L’explosion de la végétation à ces endroits après avoir conduit des centaines de kilomètres sans voir même un buisson est toujours spectaculaire. Elle est liée à la résurgence dans son sous-sol de nombreuses sources dont plusieurs thermales. Outre la production de vin, de fruits et légumes, Pica a bien développé un tourisme plutôt familial. Parc aux dinosaures, escalade, baignade dans des bassins naturels et nombreuses pensions et restaurants. La ville est colorée, à échelle humaine, et nous y avons fait une pause agréable. Les bains thermaux n’étaient pas à la hauteur de leur réputation, mais j’ai pu déguster au restaurant mon premier picante de coñejo, un plat typique de la région que je cherchais depuis un moment. Des morceaux de lapin mijotés dans une sauce mêlant piment et épices, accompagnés de pommes de terre cuites à l’eau enrobées de coriandre. Miam ! Claudie a préféré un ragoût de bœuf qui n’était pas mal non plus. En boisson, nous avons naturellement opté pour un jus de mangue savoureux et parfumé. Avec les immenses manguiers présents partout dans l’oasis, cela s’imposait. 1,5 litre à deux tout de même…
Le lien pour l’histoire du petit chien de Lipigas c’est ici. C’est en Espagnol, lancez si besoin la traduction de votre navigateur.
Humberstone, la mine de salpêtre la mieux conservée
Nous complétons en beauté notre collection de villes du salpêtre avec Humberstone, une vraie ville-musée inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. 3000 habitants y vivaient à son âge d’or et l’on n’en doute aucun instant en flânant dans les rues restées paradoxalement assez vivantes grâce à une bonne mise en valeur. Les maisons d’habitation ont été réaménagées en petits musées à thème portant sur les outils, les jouets, la santé ou tout simplement le logement de l’époque. Les commerces et les bâtiments publics sont mis en scène. Les difficultés de la vie des mineurs et de leurs familles ne sont pas occultées, comme par exemple la paie en forme de bons d’achats utilisables exclusivement dans les boutiques de l’usine ou les difficultés d’accès à la santé. Côté industriel, c’est un régal pour les amateurs de vieilles usines : la plupart des infrastructures sont conservées et illustrent bien les procédés de traitement du minerai. Les bâtiments sont rouillés à souhait, la lumière et le vent jouent merveilleusement dans les trous des tôles du plafond. Enfin, une salle commémore l’un des évènements terribles de la chute de l’activité, avec l’assassinat de 2 à 3000 grévistes venus se réfugier dans une école. L’usine a fermé en 1960 mais la mémoire du site reste intacte grâce à cette bonne mise en valeur. Très inspiré, j’ai pris 216 photos lors de cette visite. La sélection pour le blog va être difficile !
Iquique entre sable et sable
Iquique est une station balnéaire très prisée des Chiliens. L’accès n’est pourtant pas si simple, la ville étant coincée entre une sorte de méga-Dune du Pilat et l’océan Pacifique. Les touristes viennent profiter des plages, surfer sur des vagues renommées, s’envoyer en l’air en parapente ou encore acheter hors-taxes dans la zone franche. Et rien que sur les plages, ils étaient nombreux le dimanche de notre visite, avec leurs parasols « à tout-touche » (une expression que nous sommes peu à connaître mais que je trouve très imagée), les nombreux vendeurs ambulants et les maîtres-nageurs peu enclins à faire sortir les gens de l’eau malgré le drapeau rouge hissé partout. En fait, c’est plutôt l’histoire de cette ville qui nous a intéressés : enrichie grâce au salpêtre comme beaucoup de ses voisines, elle a été au cœur de la bataille du Pacifique qui a opposé le Chili à ses 2 voisins pour s’accaparer davantage de terrains miniers. Une bataille navale célèbre a eu lieu dans ses eaux et l’un des navires les plus emblématiques de la flotte chilienne a été reconstitué. La rue piétonne centrale a conservé aussi beaucoup des bâtiments que se faisaient construire les riches exploitants de ce marché juteux du salpêtre. Importées directement des USA avec leur structure en bois d’Oregon. Un style qui n’a rien à voir avec les maisons chiliennes. Malgré tout, nous n’avons pas été emballés plus que ça par la visite. Contournable donc.
San Miguel de Azapa et la culture Chinchorro
Les Chinchorros étaient un peuple andin qui a vécu entre 7000 et 1000 av. J.-C, principalement le long des côtes car ils vivaient de la pêche, de la chasse et de la cueillette. Et particulièrement dans la région de San Miguel de Azapa où nous sommes aujourd’hui. Disparus bien avant l’arrivée des Espagnols, les Chinchorros sont pourtant célèbres pour leurs pratiques funéraires : ils momifiaient leurs défunts plusieurs millénaires avant les Égyptiens, pourtant réputés maîtres en la matière. A la différence de ces derniers, il n’était pas besoin d’être de haute classe pour être momifié. On retrouve notamment les restes de nombreux fœtus et nouveau-nés. La méthode était aussi particulière : après avoir enlevé peau et viscères, ils consolidaient les membres avec des tiges de bois et remettaient la peau qu’ils enduisaient de pigments rouges ou noirs , avant de recouvrir le visage d’un masque d’argile. Un musée étonnamment moderne pour une petite ville qui ne le parait pas, nous décrit parfaitement tout ça, en y ajoutant la culture des Aymaras, un peuple précolombien qui, lui, a survécu, principalement sur les hauts-plateaux andins. Ils représentent aujourd’hui 25% de la population bolivienne, alors nous devrions de nouveau en entendre parler !
Culture ancestrale
A l’instar des chenilles dont l’aspect ne présage en rien du papillon qui suivra, ces grandes fleurs jaunes du jardin du musée n’offrent aucune indication sur leur potentiel. Et pourtant, elles sont cultivées depuis plus de cinq millénaires pour produire quelque chose que vous portez probablement sur vous aujourd’hui. La fibre textile naturelle la plus utilisée au monde encore en 2026. Je veux parler bien sûr du coton. Cela dit, ces fleurs n’étaient que décoratives, le Chili n’étant pas un pays producteur. Dans le même jardin, j’ai pu filmer quelques colibris dans une allée d’hibiscus.
Arica, la ville au climat parfait
La station portuaire et balnéaire chilienne est la dernière ville que nous visitons au Chili. Très prisée des touristes péruviens et boliviens, peu revanchards d’avoir perdu leur port après la guerre du Pacifique. Les plages sont plus nombreuses qu’à Iquique, l’eau y serait plus chaude et plus tranquille. Et puis le climat est idéal : températures jamais en dehors de la tranche 12-27°C, 0,1mm de pluie par an, 70% de ciel bleu entre mai et septembre. Un climat doux et sec toute l’année qui fait surnommer Arica « la ville de l’éternel printemps ». Ça ne vous fait pas envie ? En plus les Français sont bien vus ici : la cathédrale et l’ancienne gare ont été conçues par Gustave Eiffel. Et puis nous on a fait tourner le commerce en changeant les plaquettes de Roberto, en le faisant nettoyer et en augmentant de 50% son autonomie en diesel à l’aide de bidons. En prévision de notre passage en Bolivie où les stations-services sont espacées, pas toujours prêtes à servir les étrangers et parfois non accessibles à cause des fréquents barrages routiers.
Peuples andins

11% de la population chilienne se revendique autochtone. L’état a reconnu 11 peuples différents, dont 80% de Mapuches, ardents défenseurs de leur communauté occupant le centre-sud du Chili. C’est le drapeau de droite sur la photo. Au nord, on retrouve plutôt des Aymaras et des Quechuas, unis sous la bannière de la Whapala et ses 49 cases, disposées en 7 colonnes de 7 cases de 7 couleurs. Selon la couleur figurant sur la diagonale, le peuple représenté vient d’une région différente de l’empire inca. Plus nous approchons de la Bolivie, plus ces drapeaux fleurissent partout, volontiers accrochés à la ceinture des habitants. Car là-bas, c’est la moitié de la population qui est d’origine autochtone.
La grimpette
Nous allons maintenant traverser le Nord du Chili d’Ouest en Est, partant d’Arica au niveau de la mer pour rejoindre 200 km plus loin la frontière bolivienne à 4 680 m d’altitude. Une belle grimpette en perspective ! La route est magnifique encore une fois, mais elle monte comme prévu de façon soutenue et permanente. En deux à trois heures, nous allons encaisser un dénivelé de 3760 m. Nous sommes à Putre, un mignon petit village perdu dans une vallée verte au creux de grandes montagnes, et il nous reste encore 62 km jusqu’à la frontière. Cette ascension brutale nous a donné quelques maux de tête, sans parler d’un essoufflement au moindre effort (comme faire la vaisselle ou mettre ses chaussures, mais oui), alors nous décidons de rester une journée de plus ici pour nous acclimater. Des thermes sont à proximité, c’est le moment idéal !
Les thermes jurassiques
Je ne sais pas si c’est la traduction exacte de Termas Jurasic, mais ce côté préhistorique leur va bien. Au bout d’une petite route revêtue d’asphalte mais aussi de beaucoup de trous, ayant dépassé les 4000 m d’altitude, nous tombons sur des bâtiments assez sommaires. L’accueil est chaleureux. Nous acquittons le droit d’entrée de 4€/personne puis le propriétaire nous indique la direction des thermes 200m plus bas. Le décor de montagnes parfois ocres parfois vertes est superbe. Un torrent boueux coule au fond d’un vallon. À mi-pente, nous découvrons un ensemble de petits bassins fumants, certains en béton à moitié carrelé, d’autres comme de simples mares, alimentés par des tuyaux aériens. Le vestiaire est plus que rustique mais rien de gênant dans tout ça. Nous sommes seuls. Nous nous mettons en tenue et faisons trempette dans les bassins successifs. La température dans les 38-40°C est idéale, surtout avec la température ambiante qui avoisine les 10°C. Impossible par contre de se placer sous l’eau des tuyaux qui alimentent les bassins : elle est brûlante. Nous passons un bon moment dans cet endroit hors du commun et en sortons totalement délassés et sans plus aucun mal de tête. La composition affichée indique une eau riche en chlorures et sulfates, un peu comme aux thermes de St Gervais où j’ai travaillé 25 ans. Séquence nostalgie…
La fin du Chili
Après cette petite pause, nous reprenons notre ascension vers la frontière bolivienne et ses 4 680m d’altitude. C’est un nouveau record pour Roberto qui avait atteint au maximum les 4 350m à la montagne des 14 couleurs en Argentine. De notre côté, je n’ai plus le chiffre exact en tête, mais nous étions parvenus un peu au-dessus de l’altitude du Mont Blanc lors d’un voyage au Pérou en 2002. A ces altitudes, l’air particulièrement transparent met bien en valeur le contraste entre les sommets enneigés et les différents tons de vert de la végétation. Les abords du volcan Parinacota (6 348m) sont d’une beauté à couper le souffle déjà peu vaillant, surtout aux abords du Lac Chungara lorsqu’il s’y reflète.
Le poste frontière chilio-bolivien est maintenant tout proche. Allons-nous connaître les mêmes déboires que notre passage précédent à Ollaguë ? Vous le saurez dans le prochain article, un peu de suspense ne fait pas de mal ! Alors à très bientôt en Bolivie.

















































































































































