Nous rêvions depuis longtemps de visiter ce pays, surtout après l’avoir approché de près lorsque nous étions sur la rive péruvienne du Lac Titicaca avec nos enfants en 2002. Quelquefois, la concrétisation des images que l’on se fait d’un pays n’est pas à la hauteur de l’idée qu’on s’en faisait. Les pénuries d’essence, les barrages routiers et l’état des routes (seulement 10% sont asphaltées) nous inquiètent aussi un peu. Alors la Bolivie va-t-elle nous séduire ou nous décevoir ? Nous allons bientôt le savoir.

Sortir avant d’entrer
Le poste frontière de Tambo Quemado semble d’emblée bien mieux organisé que celui qui nous avait tenu 6 heures deux semaines plus tôt. Les flux des camionneurs, des bus et des voitures particulières sont séparés dans des bâtiments différents. Une petite fiche en 6 étapes nous est remise au début, il suffit de valider chacune d’elles pour compléter le process. Et nous complèterons tout ça en 50 minutes, dont 30 pour le seul permis de circuler de Roberto en Bolivie. Nous entrons ainsi dans le pays 10 minutes AVANT d’avoir quitté le Chili, un miracle dû à la différence de fuseau horaire entre les deux pays.

Premières impressions
Nous gagnons rapidement le village situé juste après la frontière pour tenter (en vain) d’y acquérir quelques fruits et légumes et acheter (avec succès) une carte SIM locale pour mon téléphone, SOSH ne couvrant pas la Bolivie. La puce me coûte 5 € (50 bob, la monnaie bolivienne au nom sympathique) et autant pour un forfait illimité de 12 jours que je pourrai renouveler si besoin. Plutôt pas cher. Déjà autour de nous, nous voyons circuler de nombreuses femmes en tenue traditionnelle avec chapeau rond, tresses et ample jupe plissée multicolore. Ça promet ! Côté paysage, bien que nous n’ayons fait que franchir un col, le changement est important aussi. Nous sommes dans l’altiplano, de grandes étendues planes entourées de superbes montagnes. Sur parfois un gazon vert tendre ou plus souvent des petits buissons en forme de flamme à perte de vue paissent tranquillement des centaines de lamas, vigognes ou alpagas. Avec beaucoup de petits qu’on aurait envie de prendre dans ses bras si ce n’était une certaine appréhension de la réaction haddockienne des parents. Et puis cet autre volcan majestueux, encore plus haut que le précédent avec ses 6 542m. Le Sajama est d’ailleurs le point culminant de la Bolivie. Nous nous arrêtons pour déjeuner dans un autre petit village appelé Lagunas, charmant avec son église de style andin sur sa place centrale. Et puis nous roulons vers notre prochaine destination : Oruro. La route est plutôt bonne et la portion qui n’était pas asphaltée s’avère cimentée. Nous ne sommes interrompus que par deux péages (environ 1 € à chaque fois) et un points de contrôle où il faudra montrer les tickets de péage. Heureusement que nous les avions gardés ! Nous terminons la journée sur un petit chemin de traverse dans une zone riche en cactus et en chullpas, les tours funéraires que construisaient les Aymaras pour abriter les restes momifiés de certains membres de leur communauté. Curieux petits édifices en adobe munis d’une porte triangulaire sur leur façade Est. Encore du typique. Au total de premières impressions trèèès favorables !
Le soufflet retombe
Nous arrivons à Oruro, la première grande ville depuis la frontière. Difficile d’ouvrir un guide ou un article qui ne parle pas majoritairement de son carnaval, un évènement majeur en Bolivie qui attire chaque année plus de 400 000 visiteurs. Et qui tombe la semaine prochaine. Ce qui pourrait paraître une bonne nouvelle n’en est pas une : la ville est en pleins préparatifs, avec installation en cours de nombreuses tribunes et échoppes qui prennent toutes les places de parking et rendent les rues du centre aussi bouchonnées que peu circulables, d’autant que beaucoup de monde est déjà arrivé. Après avoir tourné une bonne heure dans les embouteillages sans pouvoir nous stationner, nous avons renoncé à visiter Oruro. Les principales attractions de la ville sont inaccessibles et nous n’avons pas l’intention d’attendre 1 semaine pour voir ce carnaval. Si le côté pittoresque et culturel est indéniable, nous goûtons peu aux bains de foule et craignons les débordements et autres batailles d’eau qui accompagnent les festivités. Nous nous échappons du centre pour remplir le frigo et le réservoir de Roberto. Pas de supermarché ici, rien que des petites supérettes où manquent beaucoup des produits que nous consommons habituellement comme les yaourts et les fruits par exemple. Quant au carburant, nous n’en trouverons qu’à la 4ème station-service testée, les précédentes, outre une file d’attente impressionnante, n’avaient pas ou plus de diesel. Mais la dernière a été la bonne, ouf !
Nous prenons la direction de Potosi, au Sud du pays. Et là encore, ça ne se passe pas très bien, une longue portion de route (30 km peut-être) s’avère être une déviation en terre suivant en parallèle la nationale en cours de réfection. Pour couronner le tout, le ciel est gris et fréquemment pluvieux. Demain sera un autre jour ?
Notre premier marché
Découvert par hasard dans la petite ville de Challapata où nous avons fait étape pour la nuit, il nous réconcilie d’emblée avec le pays. Pittoresque, coloré, animé, c’est un enchantement et un dépaysement total, grâce notamment aux cholitas, ces femmes boliviennes qui ont su garder leur tenue traditionnelle : petit chapeau rond, tresses, vêtements multicolores tissés et triple ou quadruple jupon de laine qui leur donne une allure inimitable. Cela nous rappelle un peu le Guatemala, où les tenues permettaient d’identifier, sinon l’ethnie, le village d’origine de ces femmes, et ceci hors de toute pression touristique.
La feuille de coca en symbole national
Dans ce marché et dans d’autres après, un commerce insolite est très répandu : celui de la feuille de coca disponible dans de gros sacs en toile de jute parfois ornés de tissus aux motifs autochtones, que les vendeurs détaillent en sacs plastiques comme ceux que l’on trouve de moins en moins dans nos supermarchés. La production, la vente et l’usage de la coca sont autorisés en Bolivie, mentionnés dans la constitution et encadrés par une loi de 2017 sous l’impulsion du président d’alors Evo Morales, lui-même président du puissant syndicat des producteurs de coca. Outre le côté traditionnel et culturel qui remonte aux Incas, mastiquer des feuilles de coca aide les travailleurs à trouver le surplus l’énergie nécessaire dans les environnements de haute altitude où l’oxygène est raréfié. Accessoirement, les tourismes en consomment pour prévenir ou soigner le mal des montagnes ou plus simplement pour donner l’air de s’encanailler. La tradition c’est tout à fait honorable, d’autant que la plante à l’état naturel ne crée apparemment pas de dépendance. Le seul problème est que 2/3 de la production est transformé en cocaïne.
On trouve parallèlement sur les marchés des vendeurs de lepta, une pâte de chaux et de cendres présentée en petits bâtonnets ou galettes séchées, qui aide à donner une consistance plus homogène à la chique de feuilles de coca.
NB. La boisson Coca Cola ne contient plus de cocaïne depuis 1929. La Bolivie en consommerait curieusement moins que les Européens alors que plusieurs pays d’Amérique latine sont dans le peloton de tête. Le premier consommateur mondial est le Mexique avec 200 litres par habitant et par an, devant le Chili et l’Argentine (130 l), les États-Unis (100l). À côté, la France est plutôt sobre en Coca (23 l) mais ça reste énorme.
Encore un environnement spectaculaire
À partir de Challapata, la route s’embellit de kilomètre en kilomètre. Les montagnes prennent de jolies couleurs. Les lamas nous saluent du bord des routes où ils se rassemblent comme si la végétation avait précisément là bien meilleur goût que quelques mètres en retrait, au point de justifier le danger de se faire renverser à tout moment. Des murets de pierres dessinent de jolis motifs géométriques sur les reliefs, sans doute placés là pour délimiter des parcs à animaux d’élevage, ce que nous n’avons pu confirmer qu’une seule fois malgré la multitude des emplacements observés. Peut-être qu’ils étaient davantage utilisés par les autochtones avant qu’ils ne subissent la pression espagnole ? Et puis nous voyons pas mal de petites maisons en adobe, la construction par excellence à la campagne. Beaucoup semblent inhabitées d’ailleurs, mais il est vrai qu’une maison en adobe, soit ça s’entretient, soit ça se jette… Dans certains villages traversés, nous avons pu observer des danses traditionnelles animées par quelques musiciens. Ce serait assez courant. Ambiance typique garantie en tout cas.
L’œil était dans la tombe…
Toujours dans cette région aux superbes montagnes multicolores, nous approchons d’un lieu un peu particulier appelé « l’œil de l’Inca ». Il s’agit d’un tout petit lac circulaire d’à peine 100 m de diamètre au fond duquel jaillit une source chaude. Un chef Inca aurait découvert le lieu au XIVe siècle et s’y serait baigné pour soulager quelque problème de santé. C’est après cette visite qu’il aurait fait retravailler les berges du lac pour qu’elles forment un cercle presque parfait, digne de convertir l’endroit en lieu de culte de la Pachamama et autres divinités inca. Voilà pourquoi l’œil de l’Inca surveille maintenant tous ceux qui passent. C’est peut-être lui qui génère régulièrement des tourbillons qui aspirent régulièrement des touristes venus profiter de l’eau à 30°C. Après quelques décès par noyade, le lieu est désormais interdit à la baignade et le gardien se targue d’un diplôme de maître-nageur sauveteur. Deux précautions valent mieux qu’une !
Potosi, première ville du capitalisme
Ce n’est pas moi qui le dis, c’est un professeur d’anthropologie qui a qualifié ainsi la plus célèbre ville minière de Bolivie. Car dès la fin du XVIe siècle, ce qui était alors le plus grand gisement d’argent du monde, exploité par l’Espagne impériale grâce au travail forcé des esclaves Quechua et africains, a financé la conquête du Nouveau Monde et alimenté la Renaissance européenne. Dès 1600, l’argent bolivien avait multiplié par 8 la masse monétaire en circulation en Europe. Cet afflux massif a malheureusement (pour la ville et pour les Espagnols) entraîné un déclin économique rapide au XVIIe siècle, aggravé par le fait que l’épuisement des filons de surface, les plus accessibles, rendait l’exploitation plus compliquée. La mine est toujours en activité bien que de façon moins effrénée qu’auparavant et curieusement exploitée par des Quechua malgré les millions de leurs ancêtres engloutis dans les entrailles du Cerro Rico (la montagne riche). Après avoir lu les conditions difficiles et dangereuses de la visite, appréhendé le côté voyeur et intrusif dès lors que l’on s’introduit dans une entreprise en activité, nous avons renoncé à visiter la mine. Mais Potosi a beaucoup d’autres attraits. Le déclin économique a figé la ville dans son architecture coloniale espagnole avec les beaux bâtiments construits par tout ceux qui vivaient de la ruée vers l’argent et les 33 couvents et églises dans lesquels ils venaient prier pour que ça continue. Tout ça est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO.

La Casa de la Moneda
La Casa de la Moneda est un incontournable de la visite de Potosi. Un quart de la production de la mine d’argent, soit environ 10 000 tonnes par an, y était dirigé pour y être frappé en monnaie. Une visite guidée, aussi encadrée que s’il s’agissait de la Casa de Papel madrilène, nous montre les différentes étapes de la fabrication des pièces au cours des siècles. À commencer par les gigantesques fours aux plafonds encore tout noircis par le traitement du minerai et tous les moules qui servaient à couler les lingots. Et puis les ateliers, où jusqu’en 1773, les pièces étaient frappées une par une à coup de marteau (c’est de là que vient l’expression…). Et encore les imposants laminoirs qui transformaient les lingots en feuilles d’argent d’1 mm d’épaisseur grâce à des engrenages en bois de chêne entraînés par des chevaux en sous-sol. On nous montre bien entendu la progression technologique de la fabrication avec l’avènement de la vapeur puis de l’électricité. Aujourd’hui, c’est toujours à Potosi qu’est fabriquée la monnaie bolivienne, mais dans un autre lieu. La Casa de la Moneda en tant que musée expose aussi des peintres locaux, une salle de numismatique et une autre de minéralogie.
Quand l’actualité nous rattrape…
En 2026, la production des pièces de monnaie boliviennes est toujours localisée à Potosi, mais dans un autre endroit. Les billets de banque quant à eux sont imprimés à Santa Cruz, une autre grande ville du pays. Et l’on vient d’en entendre parler avec cet avion militaire qui, lors de sa livraison à la banque centrale de La Paz, s’est crashé à l’atterrissage, éparpillant son chargement de billets. Inutile de dire que la police a eu un peu de mal à disperser les curieux !
Balade en ville
Nous flânons bien sûr dans les rues de la ville, appréciant les façades blanches, les portails baroques, les balcons et fenêtres en encorbellement, les multiples églises et le marché. Au-delà du centre historique, on aperçoit les maisons en briques et couvertes de tôle des mineurs et du « petit peuple », ainsi que les sommets environnants dont le célèbre Cerro Rico qui contiendrait encore suffisamment d’argent pour assurer 6 ans de PIB à la Bolivie. Faut-il aller le chercher.
Un privilège partagé avec Sao Paulo
Dans toute l’Amérique du Sud, seules deux villes partagent un privilège très spécial : Potosi et Sao Paulo. Toutes deux et seulement elles ont été « envahies » par notre artiste français Invader. C’est-à-dire qu’il y a apposé un certain nombre de mosaïques dans les rues sur le thème de base des Space Invaders mais généralement personnalisé pour chaque ville. Si vous êtes lecteur(trice) régulier(ère) du blog, vous savez que Claudie et moi faisons partie des chasseurs de ces œuvres d’art, utilisant notamment l’application dédiée. C’est en 2022 que Invader s’est rendu à Potosi pour y installer 53 de ses œuvres, dont la 4000ème de sa carrière, un symbole pour une ville située à 4000m d’altitude. Nous nous sommes contentés d’en flasher une douzaine, ce qui n’est pas si mal. Nous avons apprécié d’y retrouver les éléments caractéristiques de Potosi : Cerro Rico, condors, cholitas, mineurs, lamas, etc.
Sucre

Voilà une ville considérée par beaucoup comme la plus belle de Bolivie, et la pompiste avec qui j’ai causé un peu pendant mon plein de diesel n’a pas démenti. Mais elle était peut-être d’ici… Sucre (prononcer soucré) a été la première capitale du pays, ayant été la première ville à obtenir son indépendance de l’empire espagnol. Devenue riche grâce à sa voisine Potosi, grand centre intellectuel et culturel, elle était le lieu idéal pour que les révolutionnaires développent leur idéaux d’émancipation. Ce qui fut obtenu le 25 mai 1809, grâce notamment aux actions guerrières du maréchal …Sucre. La capitale fut transférée à La Paz 90 ans plus tard, mais Sucre a gardé un statut de capitale constitutionnelle et juridique. La ville a gardé de cette période faste tout le charme de l’architecture coloniale espagnole mélangée à des styles empruntés aux européens et aux nord-américains. Nous avons consacré plusieurs jours à la visite, profitant par ailleurs d’un climat idéal, chaud et ensoleillé le jour, frais la nuit grâce aux 2700m d’altitude. Ci-dessous quelques photos commentées d’une partie de nos découvertes.
La ville blanche
Sucre d’art
Un cimetière touristique
On met un peu à part la visite du cimetière général de Sucre, une sorte de ville dans la ville qui en reproduit toutes les particularités, souvent même en mieux : rues et avenues tracées au cordeau, végétation abondante et bien entretenue, chapelles et mausolées plus somptueux que la plupart des habitations de la ville. De la ville on reproduit ici hélas aussi les inégalités criantes : les défunts riches sommeillent pour toujours à l’aise dans de larges et beaux bâtiments, tandis que les pauvres sont entassés dans des caveaux familiaux disposés dans des sortes d’HLM en béton bordant des ruelles étroites. Même dans la pauvreté on fait des distinctions avec le coffre vitré apposé en façade, au cadre zingué à doré en fonction des revenus et dont le contenu censé évoquer la mémoire du défunt varie énormément selon le niveau social antérieur de celui-ci. A noter que les Boliviens procèdent en 2 étapes pour les sépultures : d’abord un enterrement comme en majorité chez nous, puis une exhumation du corps 10 jours après pour une incinération. Les urnes peuvent se retrouver dans les petits coffres mais pas toujours.
C’en est terminé pour la visite de la capitale administrative de la Bolivie. Nous avons bien apprécié ces quelques jours de visite. Nous allons repartir maintenant vers le Nord du pays, tout en restant dans l’Altiplano. Nous n’envisageons pas à ce point d’aller du côté de l’Amazonie. Mais tout peut toujours changer !
Hasta luego !































































































































