186. De Medellín à Bogotá

Voici la suite de notre road-trip en Colombie, de Medellin libérée du cartel à l’entrée de Bogotá, en passant par le rocher d’El Peñol et la ville de Guatapé, la plus photogénique du pays.

De Medellín à Bogotá : le parcours décrit dans cet article
De Medellín à Bogotá : le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

Opération freins à Medellín

Le voyant d’usure des plaquettes de freins s’allumant de temps en temps, nous avions fait une première tentative de remplacement à Cali. Avec le jeu de plaquettes de rechange que j’avais emporté, cela n’aurait pas dû poser de problème, mais le garagiste nous a fortement déconseillé l’opération devant l’état d’usure des disques. Il n’était pas sûr de pouvoir en obtenir, nous demandait 3 jours rien que pour la recherche, alors nous avons repoussé l’intervention, nous disant que peut-être cela tiendrait jusqu’à notre retour en Europe. Mais le petit bruit de sifflement lors des freinages s’est accentué, encore plus rapidement après les routes de montagne, au point de devenir inquiétant. Alors nous avons décidé de shunter les deux étapes touristiques prévues avant Medellin et de rejoindre directement cette grande ville. Nous trouvons rapidement le garage Metrofrenos, un spécialiste en freins de bonne réputation, avec de bons commentaires de voyageurs européens. Effectivement, ils nous prennent en charge de suite, examinent soigneusement tout le système de freinage et confirment non seulement l’usure des disques mais aussi l’usure totale des plaquettes du côté gauche. Par chance, ils arrivent à trouver les bons disques et nous font la réparation de suite pendant que nous attendons dans une salle d’attente confortable avec tables, wifi, boissons chaudes, gâteaux secs et même machine à pop-corn à discrétion. Moins de trois heures plus tard, nous ressortons avec un Roberto tout neuf. Enfin presque, 164 000 km tout de même !


Trois nuits à Medellín, sans le cartel

Il n’y a pas si longtemps, Medellín était l’une des villes les plus dangereuses du monde, avec une triste moyenne de 26 homicides par jour en 1991. Elle était rongée par le cartel dirigé par Pablo Escobar et les conflits avec les groupes paramilitaires. Heureusement pour nous et surtout pour ses habitants, la situation s’est fortement améliorée depuis le début des années 2000 grâce à des mesures politiques efficaces. Le taux d’homicides est tombé à 0,5 par jour. Medellín a repris un essor économique sans précédent et redevient une destination touristique pour notre plus grand bonheur. Nous n’avons d’ailleurs pas hésité à y stationner dans une rue proche du centre-ville, dans un quartier gardé jour et nuit. Et de là à rejoindre nos sites de visite en taxi (à 3 € la course, c’est donné).

Nous avons pu prendre le pouls de la ville, voir beaucoup d’immeubles construits en briques, dont l’immense cathédrale inaugurée en 1931 après 41 ans de travaux. C’est un architecte français qui l’a dessinée, Charles Émile Carré, et c’est plutôt réussi, notamment à l’intérieur. Si les rues sont une épreuve pour les automobilistes, elles sont agréables à parcourir pour les piétons, même s’ils ne sont pas vraiment prioritaires, y compris sur les passages réservés. Je ne vais pas tout décrire, je vous laisse découvrir les photos.  La fin de notre parcours ce premier jour de découverte nous amène à la place Botero. Un artiste que vous connaissez sûrement.


Fernando Botero, la fierté des habitants de Medellín

Il est difficile de manquer sur la Place Botero de Medellín les 23 statues de l’artiste, non seulement de par leur nombre, mais aussi par leur volume, si j’ose dire. Car elles ont toutes ce style inimitable de personnages, animaux ou même objets de la vie quotidienne représentés avec des formes exagérément rondes et voluptueuses, initialement inspirées de l’art précolombien mais personnalisées ensuite par l’auteur. Fernando Botero a revendiqué vouloir procurer avant tout du plaisir visuel, et non pas exprimer une critique sociale ou politique, même si certaines de ses œuvres abordent la violence en Colombie ou parodient des œuvres célèbres (la Joconde par exemple). Son style est en tout cas à ce point unique qu’on lui a attribué un qualificatif : le botérisme. Ils ne sont pas si nombreux les artistes qui peuvent en dire autant.


Après avoir admiré et photographié à loisir les statues de la place, avec un peu de patience car elles sont aussi des arrière-plans recherchés pour les selfies des Colombiens, nous sommes entrés dans le Musée de Antioquia, le plus grand de Medellín, compléter notre rencontre avec l’artiste. Fernando Botero, né ici en 1932 et décédé en 2023 à Monaco, devenu l’un des artistes latino-américains les plus célèbres du XXe et XXIe siècles, n’est évidemment pas qu’un sculpteur. Il a également peint de nombreuses œuvres dans le même style, dont beaucoup de chefs-d’œuvre. Les plus connus étant « Mona Lisa à 12 ans », une parodie de la Joconde de Léonard de Vinci, « Una familia », une représentation typique de sa famille, avec des personnages aux formes rondes et généreuses, « Les Danseurs », une scène dynamique et joyeuse, illustrant son style unique et son amour pour la vie ou encore « Via Crucis », une série sur le thème du chemin de croix, avec cette représentation amusante de Jésus Christ dans le style de Botero. L’artiste local n’est pas le seul exposé dans ce grand musée, j’ai rajouté dans le carrousel quelques œuvres qui nous ont intéressés.

Fresque murale, Fernando Botero, 1960, Scène avec Cavalier
L’unique fresque murale de Fernando Botero, réalisée pour l’inauguration d’une banque de Medellin en 1960 – Titre : Scène avec Cavalier

Pablo Escobar, le roi de la cocaïne.

Dès son enfance, Pablo Escobar vole des pierres tombales puis des voitures avant de se lancer dans le kidnapping avec rançon. Il a tout juste 22 ans lorsqu’il se lance dans le trafic de drogue et fonde rapidement le cartel de Medellín qui contrôlera à son apogée 80% de la cocaïne consommée aux États-Unis, accumulant une fortune colossale. En finançant des logements, des terrains de football et des soupes populaires pour les pauvres, l’homme a ce côté Robin des Bois qui lui vaut une certaine popularité dans les milieux modestes. Mais contrairement au héros médiéval, Escobar corrompt ou assassine quiconque s’oppose à lui, y compris un ministre de la justice alors qu’il avait réussi à se faire élire député. Il serait responsable de plusieurs milliers de morts. Un personnage on ne peut plus ambigu donc, qui est pourtant encore porté aux nues par une frange de la population et qui reste incontournable dans l’histoire de Medellín.

C’est à ce titre que nous avons visité sa maison-musée, mise en service par son frère Roberto, grâce notamment à une grosse somme d’argent trouvée par hasard dans une cachette de la maison. Roberto fait parfois la visite lui-même, mais nous n’avons pas eu cet honneur. Après nous avoir resitué la famille, on nous a montré la salle des coffres, des souterrains secrets, un simulateur de vol acheté pour former les pilotes qui assuraient les livraisons, plusieurs avions, un hélicoptère (chacune des 19 maisons que possédait Escobar à Medellín possédait un héliport…), plusieurs voitures dont une Mercedes blindée criblée de balles, un scooter Lambretta rouge d’un côté et noir de l’autre. Pablo Escobar avait trouvé ce subterfuge pour faire se contredire les témoins qui le voyaient s’enfuir après un méfait. Sont exposées aussi une multitude de photos axées sur sa vie familiale et sociale. Et nous avons pu voir et une reconstitution de la prison qu’il s’était fait construire lui-même pour s’auto-emprisonner en accord avec le gouvernement colombien afin d’échapper aux geôles d’état. Enfin, la boutique avec ses souvenirs personnalisés prête à sourire.


Nous avons aussi déniché sa tombe dans un cimetière du sud de la ville. Pas facile à trouver parce les plaques avaient été enlevées. J’ai cru un moment qu’il s’agissait d’une volonté d’anonymisation par la famille en raison des débordements de certains touristes venant notamment s’y faire photographier en sniffant de la cocaïne… Mais en réalité il s’agirait d’une simple opération de maintenance, dans laquelle les visiteurs ont encore leur part de responsabilité, marchant sur la tombe ou tentant d’en emporter de petits morceaux. D’un autre côté, Pablo Escobar ayant débuté sa « carrière » comme voleur de pierres tombales, ce ne serait qu’un juste retour de bâton !

Le cimetière en lui-même vaut le déplacement, avec ses sépultures hétéroclites, certaines avec des décorations exubérantes, d’autres avec leur aspect en boîtes aux lettres hébergeant en fait les cendres des défunts.


La Comuna 13, de l’ombre à la lumière

La Comuna 13 est un quartier excentré de Medellín, habité à partir de 1950 par des paysans fuyant la violence rurale en Colombie (conflits entre libéraux et conservateurs, émergence des guérillas – FARC, ELN – et groupes paramilitaires. La pauvreté et l’isolement furent un terrain propice à l’infiltration des groupes armés et du narcotrafic dirigé par Pablo Escobar. De nombreux jeunes y furent recrutés et le quartier devint une zone de non-droit, d’une violence extrême. En 2002, le gouvernement lança dans une opération appelée Orión 1500 soldats ainsi que des chars et des hélicoptères à l’assaut du quartier, ce qui engendra une longue guerre urbaine et de nombreuses pertes humaines, traumatisant les habitants à jamais. À partir de 2006, la mairie de Medellín a investi dans l’urbanisme social, les programmes éducatifs et sociaux, et des infrastructures comme des escaliers mécaniques, salutaires dans ce quartier très pentu aux ruelles étroites. Grâce à ces efforts et à un important engagement communautaire, la Comuna 13 s’est transformée en un centre culturel et touristique, connu pour son street art, ses graffitis, ses festivals de hip-hop et ses initiatives communautaires. Aujourd’hui, elle est considérée comme un exemple de transformation sociale et de résilience, attirant des visiteurs du monde entier. Dont nous bien sûr !


Pause nature

Malgré ses 1500 m d’altitude, Medellín reste une ville assez chaude dans la journée, avec une température en milieu d’après-midi avoisinant les 35°C. Alors nous sommes repartis sur les hauteurs pour nous mettre au vert et bénéficier de températures plus clémentes. Le parc Arvi, à 2460 m d’altitude s’est révélé idéal pour cela, et nous sommes même restés 48 heures sur un parking tranquille pour profiter de la fraîcheur et du silence. Quelques sentiers de randonnée autour ont occupé nos journées, nous permettant d’admirer quelques spécimens inédits de  flore colombienne et la vallée tout en bas. Voir les photos. Nous y avons aussi rencontré une famille francophone résidant à Dubai, parcourant toute l’Amérique du Sud avec leurs 3 enfants, à bord d’une Jeep Wrangler tractant une petite caravane.


El Peñol, réchappée des eaux

Le village d’El Peñol vivait paisiblement au pied de son rocher sacré (dont nous allons reparler) jusqu’à ce que le gouvernement colombien décide en 1960 de construire dans la région un barrage hydroélectrique qui inonderait la ville. La population, d’abord incrédule, a dû se résoudre à l’évidence lorsque les entreprises publiques ont commencé à racheter les terres inondables et à démolir les maisons. Les 6000 habitants ont eu beau organiser de multiples manifestations, squatter devant l’église qui a fini par être dynamitée sur un coup de tête du directeur des travaux, le projet a finalement abouti et ils ont dû être relogés dans une ville reconstruite pour eux (après négociations car au début il n’était prévu que des indemnisations). Ça reste le drame d’une vie pour tous ceux qui ont été déplacés.

En guise de souvenir, on leur a aussi reconstruit l’ancienne place du village en miniature avec l’église, la mairie et quelques commerces reproduits à l’échelle. C’est très touristique et ça doit rapporter un peu d’argent, mais c’est une maigre consolation pour un village qui a été sacrifié pour produire tout de même 30% de l’électricité du pays.


Le rocher d’El Peñol

Sur la commune d’El Peñol mais plus près de la ville voisine de Guatapé se dresse depuis 70 millions d’années un énorme monolithe en granit de 10 millions de tonnes et 220m de hauteur. Vénéré par les indiens Tahamies qui vivaient là avant les Espagnols, ce rocher ensuite considéré comme une nuisance par les agriculteurs locaux a connu un regain de popularité après sa première ascension en 1954. Les parois étant très lisses, les grimpeurs sont arrivés en haut en 5 jours à l’aide de planches insérées dans la seule fissure verticale, attribuée au diable qui aurait laissé cette marque en tendant d’arracher le rocher du sol. On y a ensuite aménagé un escalier spectaculaire de 740 marches qui permet à des milliers de visiteurs quotidiens d’apprécier de panorama au sommet sur le lac de barrage. Les curieux noteront les lettre G I peintes sur le rocher. Rien à voir avec les militaires américains, c’est juste que la ville la plus proche, Guatapé, avait pensé s’attribuer la propriété du rocher en écrivant son nom dessus. Elle a vite été interrompue par les habitants d’El Peñol qui s’estiment eux aussi propriétaires du lieu. Non mais !


Guatapé la ville la plus photogénique de Colombie ?

Nous pensions avoir tout vu en matière de villes colorées, mais plus nous avançons, plus nous montons dans la hiérarchie. S’il est difficile de faire mieux que les villes précédentes au niveau des couleurs, ici on ajoute une nouvelle dimension : le relief. Chacune des maisons est en effet décorée d’une frise sur la partie inférieure, appelée zócalo, reflétant les hobbies du propriétaire ou la nature du commerce. Cette tradition n’est pas si ancienne. Elle aurait débuté il y a environ un siècle, avec la fonction initiale de protéger les murs de l’humidité et des animaux domestiques. Ces premiers zócalos ont été récupérés sur la partie du village de Guatapé qui allait elle aussi être inondée par les eaux du barrage et installés dans une rue appelée la rue du Souvenir. Ce n’est qu’en 2010, à l’occasion du bicentenaire de la fondation de la ville, que le maire a incité tous les propriétaires de la ville à décorer leur maison de zócalos. L’effet de masse aidant, les touristes ont été conquis. Et j’espère les habitants aussi. Toujours sur le thème de la couleur, les taxis de Guatapé sont des tuk-tuks peints à la manière des fameux bus Chivas dont j’ai déjà parlé. Ils revendiquent d’ailleurs la parenté en affichant mini-chivas derrière leur pare-brise. Au total, c’est l’un des villages les plus photogéniques du pays, que nous avons eu grand plaisir à découvrir.

Et pour le plaisir des yeux, en voici 24 supplémentaires, en format horizontal cette fois. Ce ne sont pas les mêmes et j’avoue avoir eu du mal à trier parmi les 134 photos que j’ai prises ce jour-là…


Les porteurs de fleurs de Colombie

Nous avons raté de peu à Medellín le Festival annuel des Fleurs dont le point d’orgue est le défilé des silleteros, ou défilé des porteurs de fleurs. Une tradition paysanne vieille de plusieurs générations, où les agriculteurs descendaient en ville depuis leur campagne portant sur leur dos une silleta (une chaise) en bois chargée de fleurs, mais aussi de marchandises ou de passagers. Aujourd’hui le défilé est en fait un concours de la plus belle composition florale sur silleta, les œuvres pouvant peser jusqu’à 80kg. Les agriculteurs de Guatapé vont évidemment participer à ce défilé, et de nombreuses compositions sont en préparation en ville, pouvant servir aussi bien de support publicitaire pour une boutique ou un restaurant. Nous n’aurons pas vu le festival, mais nous avons maintenant une bonne idée de ce que sont les silletas.


13,2 le matin

Un petit clin d’œil au film de Jean-Jacques Beineix pour parler un peu de vanlife, et plus particulièrement de l’autonomie électrique. Avec nos 1000W de panneaux solaires (ça paraît beaucoup mais ça nous permet de nous dispenser de gaz et même de solliciter l’alternateur) nous sommes à l’aise 95% du temps. Un simple coup d’œil au voltmètre le matin suffit à notre bonheur lorsqu’il affiche les 13,2V signifiant un bon état de charge de la batterie cellule.

Quand le temps se dégrade de façon prolongée, ça charge forcément moins, et nous avons alors la solution de charger en roulant. Il nous suffit de reconnecter le câble venant de l’alternateur à la batterie cellule. Suite à nos pannes récurrentes de batterie moteur, nous préférons le débrancher par défaut.

Notre autonomie généreuse (ça fait au moins 2 ans que nous ne nous sommes pas branchés au secteur) trouve ses limites lorsque nous devons stationner à l’ombre plusieurs jours, typiquement lors de la visite d’une grande ville. Ça a été le cas à Medellín par exemple. Sans changer nos habitudes de consommation électrique, la charge va diminuer rapidement, et quand le voltmètre affiche 12,7 le matin, c’est la misère…


La nature en vert et mauve

Faisant route vers Bogotá, nous nous offrons une petite pause sur le parking en herbe d’un accrobranches apparemment fermé. C’est probablement la raison pour laquelle nous nous retrouverons seuls pendant 48 h. Nous ne devions y rester qu’une nuit, mais les conditions de décor, de fraîcheur (altitude 2500m) et de tranquillité étant réunies nous ont poussé à prolonger le séjour et prendre un peu de repos. Nous ferons quelques sorties aux alentours immédiats pour explorer le parc, sa végétation et pourquoi pas sa faune. Curieusement, nous nous sommes aperçus que la grande majorité de la flore oscillait entre des tons de vert et des tons de mauve, ce n’est pas forcément habituel : est-ce dû au hasard ou au microclimat local, difficile de le dire. Mais cette harmonie naturelle était agréable à l’œil. Côté faune, nous aurons la visite 2 matins de suite d’une truie. Finalement, nous n’étions pas si seuls que ça !


Destination Bogotá

C’est le moment de rejoindre la capitale colombienne, où nous ne ferons peut-être qu’un bref passage avant une visite plus complète, car nous avons une excursion à organiser en Amazonie. Vous en saurez davantage la prochaine fois. À très bientôt !


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