Catégorie : 2025 – Amérique du Sud

Début de notre périple de 2 ans en Amérique du Sud

  • 168. Toujours dans le désert

    168. Toujours dans le désert

    Nous n’en sommes qu’au début du désert d’Atacama qui n’est pas loin de couvrir le quart du nord du Chili avec plus de 1000 km de longueur. 105 000 km² de sable et de roches, 4 000 km² de lacs salés asséchés. On trouve tout de même ça et là quelques oasis, dont celle de l’une des villes les plus touristiques du Chili : San Pedro de Atacama.

    Parcours correspondant à cet article, en version zoomable ici

    Dernière plage

    Nous quittons la côte avant de nous enfoncer dans l’intérieur du pays. L’occasion de confirmer que les plages – du moins celles que nous avons vues – n’attirent pas les foules, même en période de vacances scolaires. Il faut dire qu’avec le courant de Humbolt (l’inverse de notre Gulf Stream) venu de l’Antarctique, l’océan Pacifique est plutôt frais tout le long de la côte Ouest de l’Amérique du Sud. A Valparaiso, l’eau de mer atteint au grand maximum 18°C au cœur de l’été, alors qu’à Casablanca, ville de latitude équivalente dans l’hémisphère Nord, on est plus proche des 23°C. A notre niveau, Caldera, de même latitude équivalente que Nassau, c’est 21°C maximum contre 29°C pour la capitale bahaméenne. Nous nous contenterons donc d’un joli lieu de bivouac.

    Au cours de notre progression dans le désert d’Atacama, nous croisons de nombreux chemins de traverses menant à des mines. Voire même lors d’une pause déjeuner au milieu de nulle part, nous trouvons dans des tas de cailloux de jolies pierres aux reflets verts. Difficiles à identifier, même avec Google Lens qui me propose au moins 10 minéraux différents. Le secteur minier est le secteur-phare de l’économie chilienne. Il est le premier employeur du pays (11% des emplois) et représente 60% de ses exportations, ce qui le rend sensible aux variations de cours et freine la diversification. Le Chili est le premier producteur mondial de cuivre, le second en lithium, le 3ème en molybdène et le 7ème en argent. La première entreprise minière mondiale est la société Codelco, détenue à 100% par l’état chilien et dont deux de ses engins géants sont exposés à l’entrée de la ville de Calama.


    Les yeux et la main du désert

    Le désert d’Atacama, c’est connu, est propice à l’observation du ciel, grâce à une altitude élevée (2500 à plus de 5000m), une pluviosité rare (moins de 100 mm par an) qui associée à une faible humidité de l’air donne un ciel dégagé plus de 300 nuits par an, et puis une faible pollution lumineuse. Normal, c’est le désert ! Conséquemment, 70% des observatoires du monde s’y sont installés, dont beaucoup sont plurinationaux. Nous avons fait un léger détour pour passer voir les installations du Very Large Telescope du Cerro Paranal, à 2635 m d’altitude. C’est en fait un ensemble de 4 télescopes de 8,20 m de diamètre qui peuvent fonctionner ensemble ou séparément, géré par l’Observatoire Européen Austral (ESO). Des visites sont organisées pour le public mais seulement de jour et le week-end, et il faut s’inscrire longtemps à l’avance. Un voisin est presque fini de construire à 20 km de là, très prometteur avec son miroir de 39 m de diamètre. Nous le verrons briller de loin, mais sans possibilité de s’approcher. Grâce à nos bivouacs en nature, nous nous contentons d’apprécier les magnifiques ciels étoilés de la région. Peut-être que nous pourrons participer à une expédition nocturne dans une prochaine étape, mais tout est souvent verrouillé pas mal de temps à l’avance et nous n’avons pas envie de casser notre liberté avec des rendez-vous précis.

    Après 400 km de route ce jour-là, nous sommes toujours dans le désert. Et nous décidons de nous laisser prendre par la main pour y passer la nuit. La main du désert, c’est une sculpture au milieu de nulle part, une main géante qui semble sortir du sable pour nous faire un signe désespéré. Ce serait d’ailleurs la signification voulue par l’auteur, montrer la vulnérabilité et l’impuissance humaine. Malgré l’isolement, le lieu est assez visité car visible de l’autoroute à 450 m de là. Nous ne serons d’ailleurs pas les seuls à y passer la nuit, entre un groupe de motards venus planter leur tente assez loin et un poids-lourd venu se reposer tout près. Cette main surgissant du sable nous en a rappelé une autre, vue sur une plage d’Uruguay il y a de cela 7 ou 8 mois, et ça n’est pas une coïncidence : elle est du même artiste chilien, Mario Irarrazabal. Et puis encore une autre, plus récemment à Puerto Natales au sud du Chili. Mais là c’est une tentative de copie.


    Les deux faces d’Antofagasta

    L’arrivée dans cette grande ville minière de la côte Pacifique n’est pas des plus réjouissantes : montagnes de résidus de minerais, alignements de camions-bennes à n’en plus finir et larges bas-côtés couverts de baraques de tôle, de pneus et de poussière donnent envie de vite poursuivre la route vers une autre destination. Mais il faut savoir gagner le centre historique et le port. La vieille gare, les bâtiments de style colonial, la place centrale avec sa tour de l’horloge qui carillonne sur les mêmes notes que Big Ben toutes les heures (normal, elle a été offerte par les Anglais) et la jetée en bois avec ses lions de mer ont un charme certain, même si le trafic routier est un peu trop envahissant. Nous déjeunerons au restaurant pour la première fois depuis notre retour, d’une bonne viande chilienne pour Claudie et d’un excellent ceviche pour moi. Le seul malheureux était Roberto, garé très en pente à l’entrée d’un parking couvert dont la limite de hauteur à 2,15m n’était pas signalée. C’était la seule place possible, mais il n’aurait pas fallu le pousser beaucoup pour qu’il se renverse !


    Les fantômes du salpêtre

    Au XIXe siècle, l’extraction du salpêtre battait son plein au Chili dans le désert d’Atacama, et de nombreux villages poussaient comme des champignons pour héberger tous ceux qui venaient profiter de ce que l’on pourrait appeler la fièvre du nitrate ou encore la ruée vers l’or blanc. Au début du XXe siècle, on trouva le moyen de synthétiser le salpêtre, ce qui fit péricliter toute cette activité. Ce ne fut pas forcément une mauvaise chose pour les mineurs qui perdaient leur santé dans ce travail harassant, mais forcément, ce la les obligea à quitter les lieux. C’est ainsi que l’on trouve dans la région de nombreux villages fantômes. Nous nous sommes arrêtés pour jeter un œil à celui appelé Pampa Union. Il ne reste guère que les murs des bâtiments, dont la faible résistance au temps semble montrer qu’ils ont été construits à la hâte. Le mieux conservé, si l’on peut dire, c’est le cimetière, empli de petites tombes en terre entourées d’une grille de bois ou de métal. Le long d’un mur, des caveaux contiennent encore des cercueils dont le contenu a manifestement été transposé ailleurs. Mais les âmes sont peut-être restées, de nombreuses histoires circulent sur des fantômes se promenant et hurlant la nuit dans ces villages…

    Nous prévoyons de visiter d’autres villages abandonnés sur notre route, nous aurons certainement l’occasion d’en reparler. C’est d’importance majeure dans la région.


    San Pedro de Atacama

    Mural à San Pedro de Atacama

    C’est l’une des destinations touristiques phares du Chili, alors il y a du monde. D’autant que le village, charmant avec ses rues en terre et ses murs en adobe, n’est pas très grand. Deux ou trois rues principales concentrent l’essentiel des besoins des touristes : hôtels, bars, restaurants, boutiques de souvenirs, et surtout agences de voyage car on vient ici principalement pour découvrir l’environnement. Si le paysage visible depuis San Pedro de Atacama est déjà superbe, avec ses montagnes lunaires, sa coulée verte et son arrière-plan de volcans, la plupart des sites à visiter nécessitent d’être véhiculés. Certaines excursions durent même plusieurs jours, notamment celles qui vont au Salar d’Uyuni en Bolivie. Arrivés dans l’après-midi, nous commençons par nous trouver un joli coin dégagé pour passer la nuit. Nous visitons le centre-ville le lendemain, avant de nous éloigner un peu vers une réserve de flamants roses qui, complètement asséchée, n’en comportera aucun. Nous passons la nuit dans une petite forêt.

    Certaines photos ont une histoire particulière. En voilà une où le hasard a transformé un cliché ordinaire en image insolite :

    Le lendemain, nous réfléchissons à la suite potentielle des visites, mais, à lire les commentaires des autres voyageurs sur notre application, rien ne nous tente. Les geysers d’El Tatio ne se réveillent qu’entre 6 et 7 heures du matin, il faut dormir à plus de 4000 m d’altitude et faire la queue le matin derrière une longue colonne de minibus. Comment cela peut-il être mieux que le merveilleux site de Yellowstone, accessible le jour entier et avec des températures clémentes ? Différents bassins d’eau thermale ou très salée nous tentaient, mais les commentaires font état de températures plutôt basses, genre 11°C le matin. Brrr ! Quand aux montagnes colorées finalement sans couleurs et au « bus magique » qui attire les foules alors que ce n’est qu’une épave taguée de bus rouillé en plein désert, bof. Nous aurions bien participé à une sortie nocturne pour voir les étoiles, mais le ciel habituellement clair s’est mis à se couvrir la nuit pendant notre séjour. Alors nous décidons de quitter la ville et de reprendre notre route vers le nord. Mais cela ne va pas se passer comme prévu…


    Mon permis confisqué !

    Nous quittons San Pedro de Atacama par la route principale. Très vite, les maisons disparaissent et nous nous retrouvons dans le désert. Nous sommes toujours pourtant dans les limites administratives de la ville (qui ne sont indiquées par aucun panneau) avec une vitesse limitée à 50km/h. Malheureusement, un policier de brigade mobile me flashe à 69 km/h. Je ne conteste pas, il remplit les papiers et je m’attends à ce qu’il m’indique le montant de l’amende. Mais à la place, il conserve mon permis de conduire et me tend un papier qu’il faudra présenter au Tribunal de Police 4 jours plus tard afin de récupérer mon précieux document. En échange sans doute du paiement de l’amende. Le terme de Tribunal de Police fait un peu peur, mais il s’agit probablement d’un simple guichet administratif. Manifestement, il s’agit à la fois d’un système anticorruption en interdisant aux policiers de percevoir de l’argent et d’une garantie de paiement pour le gouvernement en obligeant à se présenter pour récupérer son permis, à l’instar des policiers mexicains qui dévissaient les plaques d’immatriculation des véhicules qu’ils verbalisaient. Il ne s’agit pas d’une suspension de permis, puisque je suis autorisé à circuler avec le papier qu’ls m’ont donné, mais c’est tout de même pénalisant.


    Changement de plans

    Cette immobilisation nous force à changer nos plans. Nous avions prévu de partir vers le nord du Chili et de quitter le pays avant l’expiration de l’autorisation de circuler de Roberto (ATV) 6 jours plus tard. Mais là, avec les 4 jours pour récupérer le permis, ça sera trop juste. Soit il nous faut demander une prolongation de l’ATV en cours, soit faire un aller-retour en Bolivie pour obtenir une ATV toute neuve. Nous avions déjà demandé pour la prolongation : celle-ci ne peut se faire qu’au bureau de douane qui nous a délivré le papier, celui de Patagonie. Mais il n’est pas obligatoire de retourner là-bas (heureusement !) cela peut se faire par courriel. Sauf qu’ils n’ont jamais répondu à aucune de nos 2 demandes. Il nous reste donc la solution de l’aller-retour en Bolivie. Le problème est que la frontière la plus proche, à 35 km de là, mais à 4500 m d’altitude, est fermée pour plusieurs jours en raison d’une tempête de neige annoncée. L’alternative est d’aller à celle d’Ollaguë, à 300 km de là, dans un secteur que nous n’avions pas prévu de visiter. Nous prenons la journée pour y réfléchir et nous remettre de nos émotions. Nous allons visiter le matin la forteresse de Quitor, datant du XIIe siècle, à l’époque où les Atacamas (premiers habitants) devaient se protéger des agressions extérieures avant d’être finalement envahis par les Incas au XVe siècle. C’est à l’état de ruines, mais le panorama vaut largement les efforts.

    L’après-midi, nous allons nous installer près d’une ancienne mine de soufre. Du jaune partout et une odeur familière certes, mais beaucoup d’immondices autour de nous et bientôt du vent fort, de la pluie et des éclairs : la tempête annoncée arrive ! Nous nous déplaçons de dessous notre arbre en attendant l’accalmie.

    La nuit ayant porté conseil, nous confirmons notre décision d’aller faire un bref saut en Bolivie pour renouveler l’ATV de Roberto. Cela nous redonnera beaucoup de liberté pour la fin de notre parcours chilien.


    Vers la Bolivie

    Nous partons vers le Nord-Est, nous rapprochant peu à peu de la frontière avec la Bolivie. La route ne cesse de monter mais s’avère spectaculaire : à droite une chaîne de volcans enneigés qui disparaissent peu à peu sous les nuages qui s’accumulent en noircissant peu à peu. A gauche, des plateaux arides dont la végétation rousse s’assortit à la couleur de la roche qui l’accueille. La circulation est très peu dense. Nous allons droit vers le mauvais temps, et une forte pluie s’abat bientôt sur nous. Générant aussi de grosses flaques sur la route assez irrégulière, qui nous font soulever de belles gerbes d’eau argilo-boueuse. Je ne vous dis pas l’état de Roberto à l’arrivée ! Nous parvenons en fin d’après-midi à Ollaguë, 3 660 m d’altitude, le poste frontière côté chilien. Une ville minière de style très far-west avec sa gare envahissante, ses maisons de bois, ses commerces quasi-inexistants. Mais du charme malgré tout. Nous décidons d’y passer la nuit et de franchir la frontière le lendemain matin. Il est prévu qu’elle ouvre à 8h30.


    Le chaos total de la frontière

    A 8h30 tapantes, nous nous présentons à la douane, nous étonnant au passage d’être seuls. Le douanier nous annonce que, en raison des conditions météorologiques, le côté bolivien n’ouvrira qu’à midi, et qu’eux vont en faire de même. Nous retournons en ville pour attendre et faire quelques photos, le soleil étant revenu. Cela dit, nous apprenons sur les réseaux que des torrents de boue ont traversé San Pedro de Atacama, que de nombreuses maisons ont été inondées. Nous avons bien fait de nous en échapper ! Nous déjeunons de bonne heure pour nous présenter à midi précis à la frontière. Mais l’ambiance n’est plus la même que ce matin : une file d’une soixantaine, peut-être d’une centaine de véhicules fait déjà la queue sur la route. Nous nous en voulons d’être restés tranquillement en ville alors que tout ce petit monde arrivait peu à peu dans la matinée. Nous aurions mieux fait de rester stationnés à la douane ! Bon, c’est fait, nous remontons l’immense file de camions jusqu’au dernier. Tout en apercevant au passage, à mi-distance, des minibus en double file à côté des camions. Nous faisons alors demi-tour, doublons la moitié des camions et allons nous installer derrière un pick-up arrivé entre temps. Une longue attente va commencer. Déjà nous n’allons pas bouger avant deux ou trois heures. La frontière est opérationnelle, mais pour les piétons seulement, et essentiellement ceux descendant des bus venant de Bolivie. De temps en temps, les poids-lourds à notre droite avancent aussi, par groupes de quatre ou cinq. Et puis c’est enfin notre tour. En fait c’est ce que nous croyions : seuls des gros 4×4 conduits par un seul chauffeur passent. Au bout de 3 heures, c’est enfin le tour des véhicules particuliers. Nous sommes envoyés 5 par 5 sous l’auvent de la douane. Autant dire que ça avance plutôt lentement. Là, nous nous retrouvons dans une queue impressionnante, mal organisée, avec 3 pauvres guichets pour tout ce monde. On nous fait changer de file plusieurs fois, c’est incompréhensible. Nous finissons tout de même par en sortir, avec le coup de tampon qu’il faut sur nos passeports, et allons déposer l’ATV de Roberto au bureau de la circulation. Nous quittons enfin le Chili. La douane Bolivienne est à 5 km de là, mais sera tout autant chaotique et désordonnée. Si la validation de nos passeports est plutôt rapide, l’établissement du permis de circuler pour Roberto va prendre 20 mn. Tout ça pour l’annuler le lendemain matin ! Nous entrons en Bolivie épuisés, après 6 heures de démarches au total pour franchir cette frontière qui avait plutôt réputation de simplicité. Peut-être ont-ils été débordés par une affluence inhabituelle liée aux intempéries, les deux autres points de passage étant fermés ? Le retour le lendemain va-t-il se faire dans les mêmes conditions ?


    Roberto libéré

    Tôt réveillés par un petit mal de crâne sans doute lié à l’altitude, nous nous insérons de bonne heure dans la file d’attente de la douane bolivienne. 1 heure avant l’ouverture en fait. Nous prenons tranquillement le petit déjeuner en observant la file de voitures s’allonger derrière nous. Des 4×4 tous couverts de boue, témoignant de la piètre qualité des routes boliviennes dans ce secteur. Et puis ça démarre. Les véhicules venant du Chili n’étant pas encore arrivés, les formalités vont aller assez vite. Nous quittons assez rapidement la Bolivie, après avoir annulé tout ce que nous avions péniblement obtenu la veille ! Il ne reste plus qu’à se reconstruire côté Chili. Là aussi, finalement, ça passe bien. Et, environ 1h30 après le début des formalités, nous voilà munis du précieux sésame pour Roberto, autorisé à circuler au Chili jusqu’à fin avril, largement plus qu’il n’en faut. Tout ça pour ça, pourrait-on penser, mais la pression qui retombe et la sensation de liberté qui la remplace font que nous ne regrettons déjà aucunement cette aventure. D’autant plus que nous allons, grâce au retour du beau temps, profiter encore mieux le fabuleux paysage de ce secteur.

    Nous nous arrêterons au bord d’un grand lac pour photographier des vigognes et des flamants roses. Et puis nous referons des courses dans un supermarché ouvert un dimanche après-midi (pour la douane il fallait que le frigo soit vide…). Et puis nous finirons au milieu du désert à une trentaine de kilomètres de San Pedro de Atacama. Où je devrais pouvoir récupérer mon permis le lendemain après-midi. En théorie…


    Delayed

    Arrivés à San Pedro, nous nous installons sur un petit parking à proximité du Tribunal de Police. Je m’y rends à l’ouverture à 14h30 (c’est un lundi). Alors que je m’attendais à une longue attente – un a priori sur la bureaucratie chilienne ? – je suis pris presque tout de suite. Je tends les papiers au guichet. On m’annonce le montant de l’amende avec d’après ce que je comprends un « discount » mais que le seul moyen de paiement du jour est un transfert bancaire. Autant dire la galère à partir d’un compte français. Mais on me dit aussi que le lendemain matin, tous les moyens de paiement seront disponibles… Qu’à cela ne tienne, Roberto est autorisé jusqu’en avril, je peux revenir demain ! De toutes façons, nous avons rendez-vous dans l’après-midi avec une famille française (un couple et 2 garçons de 5 et 8 ans) qui traverse en 2 ans l’Amérique du Nord au Sud dans un camion aménagé. Nous les suivions depuis un moment sur les réseaux et attendions le moment de les rencontrer à l’endroit où nous allions nous croiser puisque nous allions en sens inverse. Et ça c’est trouvé justement ici, à San Pedro de Atacama. Nous échangeons un bon moment sur nos aventures respectives et plus largement nos vies. La passion des voyages en famille cumulée avec la vie nomade est toujours agréable à partager entre initiés. Nous les quittons en fin de journée après l’apéro. Chacun de nous a réservé une soirée d’observation des étoiles avec une agence différente. Mais le ciel semble bien couvert ce soir. Parfois ça se dégage, parfois pas, nous verrons bien.

    Vous pouvez suivre le parcours de notre petite famille sur Polarsteps ou encore Facebook en cliquant sur les liens correspondants.


    La récup

    Retour sur la nuit d’hier soir : le ciel est resté couvert et la sortie a été annulée, pour nos amis comme pour nous. Ce sera pour une prochaine fois, en Bolivie peut-être. Dommage car les ciels étoilés exceptionnels de la région permettent normalement de belles observations, dans des ambiances souvent conviviales : pour compenser le froid nocturne on vous offre couramment Pisco Sour ou chocolat chaud… Allez, me revoilà au Tribunal de Police. Cette fois devrait être la bonne ! Je présente mes papiers. Il est possible de payer en carte aujourd’hui, mais pas ici… On me renvoie vers la mairie, à 500 m de là. Je m’y rends, je paye en carte, je retourne avec le reçu au Tribunal et l’on me rend enfin mon permis. Yesss ! Bilan de l’opération : 5 jours d’attente, 77 euros d’amende, mais un voyage libre dans le Nord du Chili grâce au nouveau permis de circuler de Roberto. Nous passons dire au revoir à nos amis français et reprenons la route du Nord.


    Du vert de gris à la coulée verte

    C’est reparti pour le plaisir de prendre son temps sur la route. Cela dit, à cause de nombreux travaux et des circulations alternées d’une longueur impensable en Europe (parfois plus d’une heure voire une demi-journée entre chaque sens de circulation), nous ne ferons que la moitié du parcours prévu. Un premier arrêt est pour la mine de Chuquicamata, inratable dans le paysage. Fierté du Chili, et pilier de son économie, elle a été la plus grande mine de cuivre à ciel ouvert du monde, phagocytant tout lors de son expansion sur plus de 5 kilomètres de longueur et 3 de largeur, même la ville qui l’a vue naître. La montagne des résidus de traitement du minerai qui en résulte est aussi gigantesque que multicolore. Contrairement à l’univers, elle n’est plus en expansion, l’exploitation se poursuivant désormais en souterrain pour cesser de polluer le voisinage, dont la toute proche ville de Calama, 165 000 habitants. Tout en consommant beaucoup d’eau dans l’une des régions les plus arides du monde. Paradoxalement, le cuivre produit participe à la transition écologique, où l’utilisation des éoliennes, de l’énergie solaire et des voitures électriques nécessite beaucoup plus de cuivre que lors de l’utilisation des énergies fossiles ou des véhicules thermiques…

    Après avoir parcouru plus d’une centaine de kilomètres sans voir la moindre végétation, nous jetons notre dévolu pour la nuit sur la coulée verte de l’une des très rares rivières qui traversent le désert d’Atacama : le rio Loa. L’eau est foncée, peu incitative à la baignade, mais le paysage et la fraîcheur qui en résultent rendent l’endroit apaisant et propice à un repos réparateur. Comme d’habitude, nous serons seuls sur le lieu.

    Et vous l’avez compris, ça n’est toujours pas la fin du désert, il nous reste à découvrir l’extrême nord du Chili, rarement visité par les touristes européens lambda. C’est-à-dire pas nous ! Alors à très bientôt !

  • 166. Du noir à la couleur

    166. Du noir à la couleur

    Valparaiso, la capitale sudaméricaine du street-art

    Nous approchons gentiment de Santiago, la capitale du Chili, à peu près à mi-parcours entre le Nord et le Sud, distants chacun de plus de 2000 km. Le début du parcours commence par une série noire, surtout pour Roberto, avant d’exploser de mille couleurs dans les ruelles pentues de Valparaiso, pour finalement revenir à un peu plus de raison en approchant de la mégapole chilienne.

    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    L’île noire

    Intéressante collection d'albums de Tintin en divers dialectes espagnols chez zephyrumediciones.com
    Intéressante collection d’albums de Tintin en divers dialectes espagnols chez zephyrumediciones.com

    Rien à voir avec la silhouette sinistre vers laquelle foncent Tintin en kilt et Milou apeuré, et de toutes façons ce n’est même pas une île : c’est le nom qu’a donné le célèbre poète chilien Pablo Neruda à sa maison préférée, en raison de la couleur des rochers sur la plage. C’était initialement une simple cabane que Pablo Neruda, tout frais nommé consul pour les émigrants espagnols à Paris, a acquise à un pêcheur en 1938. Peu à peu, il l’a faite agrandir et adapter à son goût par un architecte pour y intégrer une visibilité maximale sur la mer, sa grande source d’inspiration, des pièces arrondies, des recoins, une tour et le bar dans lequel il recevait ses amis. Lors de la visite, on découvre les incroyables collections du propriétaire : figures de proue, maquettes de bateaux, vaisselle, coquillages, sculptures, tableaux et autres œuvres d’art. Toute photographie étant interdite à l’intérieur, j’ai récupéré quelques clichés sur le net pour garder la mémoire de ce lieu étonnant. Après une vie bien remplie entre son art littéraire (prix Nobel de littérature) ses fonctions diplomatiques et ses engagements politiques, c’est ici que se fera enterrer Pablo Neruda, 19 ans après sa mort dans des conditions mystérieuses juste après le coup d’état de Pinochet en 1973, dans un jardin en forme de bateau.




    Valparaiso

    La « perle du Pacifique » ne ressemble guère aux autres villes chiliennes ou même sudaméricaines que nous avons visitées. Ce grand port autrefois prospère (le premier d’importance sur la route maritime passant par le détroit de Magellan) a vu son activité chuter après l’ouverture du canal de Panama. Outre cette dégringolade économique, les bâtiments qui l’entourent sont aussi victimes de séismes à répétition et font un peu misère dans l’attente de leur rénovation. Même s’il n’est plus le port principal du Pacifique, le port de Valparaiso reste l’un des ports majeurs et incontournables du Chili, avec l’attrait touristique de la ville en plus. A courte distance du port et dans les collines environnantes, de beaux bâtiments témoignent de cette période dorée dans des quartiers historiquement préservés. Nous allons avec grand plaisir retrouver nos amis Yves et Rosanne, rencontrés dans le ferry de Patagonie, pour passer une journée et visiter une partie de la ville ensemble.

    a) La ville haute en couleurs


    b) Portes et Porteños

    Dans cette facette architecturale de la ville, voici un petit échantillon de portes et de fenêtres qui reflètent bien le souci artistique des Valparaisiens. Qui au passage préfèrent s’appeler eux-mêmes Porteños, un terme générique pour plusieurs villes portuaires d’Amérique du Sud. Rien à voir avec portes, hein ?


    c) Le street-art comme force de résistance

    Dès 1969, des étudiants avaient entrepris d’embellir la ville de fresques, mais leur œuvre a été stoppée net par Pinochet qui dès sa prise de pouvoir en 1973 a fait tout recouvrir. Non mais ! Ce qui n’a pas empêché de nouvelles apparitions ça et là, au péril de la vie de leurs auteurs, faisant du street-art désormais un modèle de résistance. Après la chute du dictateur en 1990, la ville de Valparaiso a encouragé le mouvement, engageant des artistes renommés pour réaliser une vingtaine de fresques dans le quartier Bellavista, un lieu dénommé depuis lors « musée à ciel ouvert ». Peu ou pas entretenues, elles sont aujourd’hui assez ternes, et c’est dans deux autres quartiers, Concepción et Allegre, que les muralistes s’en donnent à cœur joie, pour le plus grand bonheur des touristes. Valparaiso est aujourd’hui considérée comme la capitale du street-art en Amérique du Sud, attirant des artistes du monde entier qui permettent un renouveau permanent des œuvres.


    d) En avant, marches !

    Les nombreux escaliers que comporte la ville n’échappent pas aux pinceaux des grapheurs, avec quelques œuvres assez mythiques comme les marches multicolores des passages Fischer ou Galvez, bordées de petits cafés et restaurants à l’ambiance bohème, l’escalier en touches de piano qui reflète bien le contexte artistique au sens large de Valparaiso, ou encore celui décoré d’une fresque représentant deux fillettes qui jouent, en hommage aux enfants du quartier. Il parait que pendant la dictature, les graffitis sur les parois des escaliers servaient de messages codés pour la résistance. Aujourd’hui encore, de nombreux messages éphémères


    e) Les ascensores de Valparaiso

    S’il y a autant d’escaliers, c’est parce que Valparaiso est constituée d’une multitude de collines (42 !) entourant une zone plane appelée avec inspiration El Plan et sur laquelle donne le port. Très vite, dès 1892, des ascensores (en réalité des funiculaires) ont été installés pour faciliter le déplacement des habitants. Sur les 30 initiaux, seule la moitié est encore visible et 8 sont encore en activité régulière, très peu modifiés par rapport à leur construction d’origine, si ce n’est le remplacement des moteurs à vapeur… Le débit n’est pas très élevé, on fait volontiers la queue pour les trajets, mais le charme de ce mode de transport et la vue sans effort offerte au sommet valent le coup. Pour un prix qui reste modique (20 à 30 centimes d’euro).


    f) Même pas peur !

    Les enfants sont plutôt gâtés au Chili, si l’on en juge par le nombre de parcs de jeux rencontrés dans tout le pays, bien davantage qu’en France en tout cas. Les petites villes ont aussi assez souvent leurs manèges dans un style mélangeant nostalgie, bricolage, sono puissante, couleurs vives et contrefaçon Disney. Les structures de ces manèges de villages sont loin des standards européens : les boulons apparents, les fils qui traînent, les moteurs diesel fumants et les traces de rouille pourraient inquiéter des parents touristes, mais ici on semble s’en accommoder, d’autant que les prix sont souvent modestes. Qu’on ne s’y trompe pas, le Chili n’est en rien arriéré et possède des attractions de niveau mondial dans les grandes villes, ces pittoresques petits manèges de quartier sont juste un truc en plus.


    g) Dans la fleur de son art

    Valparaiso, à l’instar de nombreuses villes du centre du Chili, est particulièrement fleurie, au moins dans la partie que nous avons parcourue. Il est vrai que nous sommes au printemps, mais nous avons remarqué tout au long de notre parcours chilien un souci de fleurissement des villes qui n’avait pas attiré notre attention jusque-là. Cela s’accorde parfaitement avec l’exigence esthétique générale de Valparaiso. On oubliera bien sûr les immeubles décatis au sud du port, encore que ceux-ci font volontiers l’objet d’un fleurissement … pictural.


    h) Les oiseaux

    Ambiance hitchcockienne inattendue sur ce port de pêche que nous visitons « parce qu’il nous reste un peu de temps ». Alors que nous longeons la plage et les quais emplis de bateaux et de baraques de pêcheurs, un nombre incalculable d’oiseaux de mer volent au-dessus de nos têtes à toute vitesse, parfois tout près. En nous rapprochant du petit marché aux poissons, ce sont des pélicans qui s’incorporent dans ce trafic, certains en vol, d’autres posés sur un muret près des marchands ou sur les toits environnants. En en nous rapprochant encore de la plage, alors que le mouvement et le nombre des oiseaux s’intensifie, nous tombons cette fois sur une colonie de lions de mer grognant et rugissant pour repousser tous ces volatiles. Car tout ce petit monde est là pour profiter des abats de la fin du marché, qu’un employé amène par brouettes entières pendant que son acolyte repousse avec son balai les lions de mer les plus hargneux. Du grand spectacle pourtant presque sans spectateurs, les guides en parlant assez peu et les autres touristes préférant se prélasser sur les plages voisines ou investir les restaurants.


    i) R6 GTL ça vous parle ?

    Sur le parking près du port de pêche, une voiture ancienne est garée. Bien que le logo de la marque ait disparu sur la calandre et sur le coffre, je reconnais la silhouette de la Renault 6. Ma dernière rencontre avec ce modèle de véhicule doit remonter à plus de trente ans ! Renseignement pris, la Renault 6 a été produite au en Argentine et en Colombie jusqu’en 1984, soit plus longtemps qu’en France, en jusqu’en 1986 en Espagne. Le Chili assemblait d’autres Renault, comme les R4, R12, R18 et R19 dans une usine commune à Peugeot. Le pays produisait aussi de nombreuses boîtes de vitesse. Le modèle GTL de notre véhicule n’aurait été produit qu’en Amérique du Sud et en Espagne, mais pas en France. La R6 a fait une carrière honnête avec plus de 1,7 millions de véhicules vendus dans l’Hexagone, davantage pour des raisons utilitaires que pour son esthétique austère. Louis de Funès parait-il en possédait deux !


    j) bonus

    Pas possible de quitter Valparaiso sans revenir sur son attrait de charme : l’art de rue. Voici quelques inédits, juste pour le plaisir !


    Santiago

    Notre départ pour notre escapade de Noël en France étant proche, nous ne consacrons dans un premier temps qu’une seule journée à la visite de Santiago, la capitale du Chili. C’est aussi parce que nous ne sommes pas vraiment fans des grandes villes, et que des raisons de sécurité et de circulation nous incitent à ne pas y entrer avec Roberto. Nous nous garons au parking de l’aéroport – où nous passerons la nuit d’ailleurs – et prenons un bus puis un métro pour gagner le centre-ville. Nous arpentons le centre historique, très calme car nous y sommes un dimanche. Peu de commerces sont ouverts, mais nous profitons des beaux bâtiments entourant la Place des Armes ou bordant les rues avoisinantes. La ville, dans ce que nous avons pu voir, a franchement moins de charme que Valparaiso, surtout dès lors que l’on s’éloigne de l’hypercentre. On se sent petits dans cette mégapole de 7 millions d’habitants qui héberge un tiers des chiliens. En comparaison, « seulement » un sixième des Français demeurent dans la zone métropolitaine de Paris, ce qui est déjà beaucoup. Santiago se revendique tout de même le cœur de l’activité culturelle et commerciale du Chili et en tout cas sa ville la plus moderne. Cela est particulièrement vrai si l’on songe que son maire de 2021 à 2024 était une mairesse, qu’elle était communiste … et qu’elle avait 20 ans au moment de son élection ! Elle a depuis été remplacée par un maire RN (mêmes initiales et mêmes orientations que chez nous) confirmant en cela la tendance du pays qui vient d’amener un président d’extrême-droite au pouvoir.


    Décabossage improvisé

    La veille de notre départ pour la France, nous amenons Roberto dans un garage proche de l’aéroport. L’intention initiale était de prendre contact, d’évaluer la réparabilité et de revenir après notre retour, après avoir éventuellement commandé des pièces de rechange, pour les travaux. Mais nous avons été pris en charge immédiatement, les uns commençant à démonter le pare-chocs pour mieux évaluer les dégâts pendant que d’autres cherchaient des pièces d’occasion sur des sites spécialisés et que la secrétaire nous enregistrait. Le bilan nous semble assez négatif, avec le pare-chocs très tordu et partiellement cassé, l’un de ses supports fortement déformé, le revêtement plastique déchiré, un gros creux sur le plancher, sans parler de la tôle enfoncée de la portière. Et pas de pièce d’occasion disponible pour couronner le tout. Mais nos garagistes ne semblent pas plus affectés que ça et se mettent à l’ouvrage pendant que le patron nous donne des bouteilles d’eau et nous invite à nous installer dans la cuisine du personnel. Pendant 7 heures (moins 30 mn pour déjeûner) deux ouvriers vont s’appliquer à tout défroisser, détordre, redresser, recoller. Ils vont souder des pièces de métal sur l’arrière de Roberto pour pouvoir y accrocher un chariot-élévateur et tirer afin de décabosser le plancher centimètre par centimètre. A la fin, la porte est remontée et fonctionnelle. Avec cette méthode « à l’ancienne » le résultat n’est naturellement pas parfait mais tout à fait honnête, d’autant plus que le garage ne nous demandera, pour 14 heures de travail, que 280 euros ! Nous repartons bien soulagés que les portes arrière puissent s’ouvrir et se fermer à nouveau.


    Storage

    Avec la même application mobile que celle qui nous a permis de trouver le garage, nous avons déniché un « storage » à 15 minutes de l’aéroport, un parking sécurisé où Roberto sera bien gardé – enfin on espère ! – pendant le mois que nous allons passer en France.

    Nous vous donnons rendez-vous au retour pour la suite du périple. Hasta luego !

  • 165. La côte à 150 000

    165. La côte à 150 000

    Avec 6 435 km de côtes, le Chili est dans le top 5 des pays à bordure maritime. Comme la mer commençait à nous manquer, nous avons rejoint le littoral pour le suivre pendant quelque temps. Expérience positive ou pas ? Et à quoi correspond ce chiffre de 150 000 ? La lecture de l’article vous le dira !

    Parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    Des falaises tunnelisées

    C’est au niveau de la ville de Lebu que nous rejoignons l’Océan Pacifique. Nous avons évité la cité elle-même, une ancienne ville minière très industrieuse et réputée sans charme, pour nous garer au bord de la Playa Grande, située un peu au nord. Une jolie plage de sable clair, presque déserte en cette fin de printemps, mais magnifiquement bordée d’un champ de lupins jaunes. Nous ne nous y sommes pas baignés, le vent frais et la basse température de l’eau nous en ayant dissuadés. Mais l’environnement était propice à la randonnée du côté des falaises qui s’avancent dans la mer. Elles sont même percées de tunnels naturels d’une centaine de mètres de longueur qui permettent de gagner la Playa Chica de l’autre côté, plus petite comme son nom l’indique mais plus sauvage que la première.

    On voit parfois sortir de ces tunnels des hommes poussant des brouettes chargées d’algues qu’ils ont été récupérer de l’autre côté. Pour les vendre à des particuliers ou à des restaurateurs. Si la traversée dans l’obscurité relative effraie, l’alternative est de gravir le sentier qui passe au-dessus de la falaise, profitant de là-haut d’un joli panorama et au passage d’une flore abondante. A noter enfin que l’un des tunnels possède près d’une extrémité une sorte de grotte, appelée Caverne de Benavides, du nom d’un militaire chilien qui aurait caché là un trésor il y a longtemps. Et qui y serait toujours ! Le lieu sert une fois par an de salle de spectacle pour le festival de cinéma de la ville.


    Nuestra Señora del Carbon

    Un peu plus loin, nous gagnons Lota, une autre ville au passé minier encore plus marqué. La région produisait d’ailleurs la quasi-totalité du charbon du Chili. Toute cette production s’est éteinte en 1990 lorsque la dernière mine a fermé pour cause de politique verte gouvernementale. De 40% en 1990, la part du charbon dans la production de l’électricité est tombée à 15% en 2024 et devrait être nulle en 2030. L’objectif du pays étant de ne plus utiliser aucune énergie fossile en 2050. Dans l’attente, la ville a transformé les demeures des dirigeants des exploitations minières en musées, la mine la plus spectaculaire parce que creusée sous le Pacifique et bénéficiant d’une ventilation naturelle puissante (elle est appelée le Souffle du Diable) a été aménagée en attraction touristique et le grand espace vert aménagé avec goût par la riche famille dirigeante a été ouvert au public. Mais le lien avec le passé houiller qui a retenu le plus notre attention se cache dans une église paroissiale de la vieille ville : une étonnante vierge sculptée dans un bloc de charbon. La pratique aurait été courante dans les communautés minières, mais nous n’avions encore vu aucun exemplaire de ce type jusqu’ici. En tout cas cette sainte patronne des mineurs, appelée Nuestra Señora del Carbon (Notre-Dame du Charbon) est une œuvre singulière et magnifique.


    La résilience a des limites

    Nous sommes maintenant à Concepción, une grande ville toujours sur la côte Pacifique. Notre première découverte le long d’une avenue est un vieux théâtre en ruines dont l’accès est protégé par une grille. Ce théâtre Enrique Molina a une histoire bien mouvementée. A peine 25 ans après son inauguration, il fut très endommagé par le tremblement de terre de 1960, un évènement majeur au Chili. C’est d’ailleurs le plus grand séisme jamais enregistré : 9.6 sur l’échelle de Richter. Et cette secousse a été précédée à Concepción de 3 autres à une intensité de 8.3. Autant dire que la dernière a été le coup de grâce pour ce bâtiment comme pour beaucoup d’autres dans le centre du pays. Laissé à l’abandon pendant une cinquantaine d’années, le théâtre a fini par émouvoir les communautés artistiques et historiennes de la ville dont la mobilisation a permis en 2009 à la fois le classement du bâtiment au patrimoine national du Chili mais aussi le vote d’un budget pour sa restauration. Las, avant que les travaux aient pu débuter, un nouveau séisme majeur de magnitude 8.8 a touché la ville de Concepción en 2010. Le projet de restauration a été abandonné et les fonds ont été réaffectés. Dure dure la vie des théâtres chiliens !


    Solidarité

    Claudie photographiant la fresque La Présence de l’Amérique Latine dans l’entrée de l’Université de Concepción

    Le théâtre n’est évidemment pas le seul qui ait souffert de ce séisme où un quart de l’énergie sismique mondiale du XXe siècle s’est déchaînée sur cette région du Chili en l’espace de seulement 33 heures. L’université de la ville de Concepción a beaucoup souffert également. Son état de délabrement tout comme celui de nombreux établissements scolaires de la ville a déclenché un mouvement de solidarité international, naturellement plus marqué dans les pays de culture proche. C’est ainsi que le Mexique a pris en charge la reconstruction de nombreux bâtiments liés à la scolarité. Et dans la foulée, l’un de ses plus célèbres artistes muralistes de l’époque s’est proposé de réaliser une fresque géante dans l’entrée du bâtiment principal. C’est ainsi qu’est née La Présence de l’Amérique Latine, une œuvre de 250 m² basée sur l’histoire de toute l’Amérique latine, de la période précolombienne jusqu’à l’époque contemporaine de l’artiste, mettant l’accent sur la solidarité et la fusion des différentes cultures. Une œuvre impressionnante et belle qui nous aurait échappé si nous nous étions contentés de lire notre guide papier du moment, le Lonely Planet. Comme quoi il vaut mieux multiplier ses sources d’information.


    Pittoresque à souhait.

    Colchogüe est un charmant village de pêcheurs, encore peu perverti par le tourisme. C’est un régal de se promener dans les ruelles bordées de maisons colorées et fleuries descendant vers la mer, de marcher sur le quai en enjambant les amarres et les filets des bateaux de pêche, d’observer les bancs d’algues et de coquillages laissés à découvert par la marée basse. Ce pourrait être n’importe quel village de pêcheurs en Bretagne, mais la multiplicité des couleurs, la rusticité de l’habitat et surtout la présence de stands d’empanadas et de mote con huesillo (voir la description dans le carrousel) sont assez typiques de la culture chilienne. Un beau moment d’authenticité et, à l’occasion, un joli parking fleuri pour Roberto.


    Un sanctuaire et une cathédrale

    Nous sommes rendus à Colquecura, un autre village de pêcheurs un peu perdu dans son immense plage de sable gris. Hors saison, c’est quasi désert et nous allons pouvoir stationner tranquilles pour la nuit juste au bord de la plage. Contrairement au village précédent, 2 attractions touristiques sont susceptibles de ramener un peu de monde, de manière raisonnable car la route est à l’écart des grands axes. La première est un sanctuaire, non pas dans le sens religieux du terme mais dans son aspect de lieu naturel protégé. La seconde est une cathédrale, non pas dans le sens d’une église épiscopale mais en raison de l’apparence d’une structure naturelle. Levons le mystère.

    Notre première attraction est un ensemble d’îlots rocheux tout proches de la plage mais d’accès interdit car hébergeant une colonie de lions de mer et un grand nombre d’oiseau marins. Difficile de transmettre l’ambiance du lieu : ses occupants se voient mieux aux jumelles que sur les photos, leurs cris et grognements sont masqués par le bruit des vagues sur les vidéos, et l’odeur forte lorsque l’on est sous le vent n’est pas encore transmissible.

    La seconde attraction est une cathédrale … de pierre, sculptée par la mer dans des falaises sans doute un peu tendres. De petits tunnels côte à côte peuvent rappeler les arcs-boutants d’une cathédrale, tandis qu’une grotte pourrait être sa nef. Une statue de la Vierge Marie est d’ailleurs placée à l’entrée, entourée d’un certain nombre d’ex-voto. Il ne serait pas invraisemblable que des messes soient célébrées là de temps en temps.


    Encore plus haut

    Poursuivant notre route côtière vers le Nord, nous allons côtoyer d’autres formations rocheuses, sculptées par dame nature et parfois peintes par les oiseaux qui s’y nichent. Une côte belle et sauvage, dont le sable gris foncé effraie peut-être les touristes, bien moins nombreux que les oiseaux. Plus loin, la route fait un crochet dans l’intérieur des terres, mais la mer se rappelle toujours à nous sous forme de marais salants. Celui que nous allons voir, près de Lo Valdivia, est l’un des deux derniers en activité dans la région qui en comptait pourtant beaucoup au début du XXe siècle, à son pic d’activité. Un joli damier blanc et mauve s’étend sous nos yeux avec des sauniers cheminant le long des murets : manifestement, c’est la saison de la cristallisation. La récolte aura lieu dans quelques mois, au cœur de l’été, et d’ailleurs les stands de vente sont encore vides. Un peu après Bucalemu, la grande ville suivante, Roberto franchit le cap des 150 000 km. Et avec nous 55 mois de vie nomade, ce qui fait une moyenne de 2 727 km par mois ! Nous terminons la journée pas loin d’une plage à Pichilemu, et presque côte à côte avec un camping-car de compétition français (le premier véhicule français que nous rencontrons depuis Buenos Aires). Aucune inscription sur l’extérieur, personne n’est descendu de la soirée ou du début de matinée, pas de bruit… Nous n’en saurons pas plus. La ville elle-même n’a rien d’exceptionnel. En s’y baladant nous trouvons une mignonne petite gare ferroviaire (reconvertie en musée) et beaucoup de buissons de roses, grimpants ou tombants. Et puis une fleur qui m’intrigue. Google Lens l’identifie comme passiflore, la fleur de la passion. Mais pourquoi ce nom ? Et y a-t-il un lien avec le fruit de la passion ? Vous en saurez davantage au chapitre suivant.


    Un peu, beaucoup, passionnément…

    Mais certainement pas à la folie, disaient les missionnaires jésuites en montrant ces jolies fleurs aux amérindiens qu’ils tentaient de convertir à la religion chrétienne au XVIe siècle. « N’arrachez pas ces pétales, ce sont les apôtres ». Et la démonstration ne s’arrêtait pas là : la fleur comportait tant de caractéristiques évocatrices de la Passion du Christ (cette période qui couvre les évènements précédant ou accompagnant la mort de Jésus Christ) qu’ils l’appelèrent fleur de la passion. Devenue passiflore en termes botaniques. Si les 10 pétales représentaient selon eux les apôtres fidèles (sans Pierre ni Judas), les 72 filaments reproduisaient la couronne d’épines, les 5 étamines : les plaies de Jésus, les 3 stigmates : les clous, et le pistil le Saint Graal. Plus de 500 espèces de passiflores sont aujourd’hui décrites, et les fruits de ces fleurs de la passion s’appellent naturellement … les fruits de la passion. Beaucoup sont comestibles (et délicieux !) comme ceux des espèces Passiflora edulis edulis (petit fruits ronds à peau violette 📷 4), Passiflora edulis flavicarpa (un peu plus gros, ovoïdes et à peau jaune 📷 5), ou encore Passiflora quadrangularis (encore plus gros, à chair blanche et crémeuse, appelés grenadilles 📷 6). Mais les fruits encore verts ou ceux d’autres espèces peuvent contenir du cyanure, mieux vaut s’abstenir d’en consommer à moins d’avoir une passion … pour l’hôpital !


    La découverte des côtes chiliennes est loin d’être terminée, mais il est temps de faire une petite pause ! On se retrouve dans une semaine ou deux ? A bientôt !