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  • 162. La Carretera Austral

    162. La Carretera Austral

    L'un des magnifiques paysages rencontrés tout au long de la Carretera Austral
    L’un des magnifiques paysages rencontrés tout au long de la Carretera Austral

    Après un faux départ pour cause de batterie défaillante, nous allons pouvoir enfin nous engager sur cette mythique Route Australe, reliant depuis les années 1980 les villes et villages isolés de la Patagonie chilienne au centre du pays. Les magnifiques paysages traversés ont une contrepartie : de nombreuses portions en terre et gravier rendent la conduite difficile et envahissent les véhicules de poussière, aussi bien dehors que dedans !

    Parcours sur la Carretera Austral entre Puerto Yungay et Coyhaique
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    Roberto en panne

    Cette photo trouvée sur le net de notre ferry amarré à Puerto Yungay, ne montrant qu'un seul véhicule resté sur le pont après le débarquement de tous les autres, reflète parfaitement notre détresse du moment
    Cette photo trouvée sur le net de notre ferry amarré à Puerto Yungay, ne montrant qu’un seul véhicule resté sur le pont après le débarquement de tous les autres, reflète parfaitement notre détresse du moment

    Car oui, arrivés au bout de notre périple maritime, au moment de démarrer pour débarquer du ferry, la batterie moteur nous lâche. Alors que tout les autres passagers et véhicules sont descendus, le Crux Australis s’éloigne un peu de la rampe de débarquement contre laquelle il se maintenait avec ses moteurs, tandis que plusieurs membres d’équipage essaient de nous dépanner. D’abord en nous branchant avec des câbles sur un Fenwick, mais ça ne fonctionne pas. Ils essaient aussi de recharger la batterie avec un chargeur, mais nous n’y croyons pas, l’opération prenant habituellement des heures. Nous cherchons des solutions, sachant que Puerto Yungay, n’est qu’un quai de débarquement, il n’y a rien ici et sûrement pas un garagiste. Faire venir un dépanneur de la ville la plus proche, à 120 km ? Repartir dans l’autre sens jusqu’à Puerto Natales où le dépannage sera plus facile ? Nous faire tracter hors du bateau jusqu’au quai où nous attendrions l’arrivée d’une batterie que nous commanderions ? Finalement, le mécanicien de bord arrive avec une grosse batterie de camion sortie d’on ne sait où, la branche sur celle de Roberto avec des câbles qu’il dénude lui-même et non ceux avec pinces et … le moteur démarre enfin. Nous remercions chaleureusement tous les intervenants et partons sur la Carretera Austral avec pour objectif d’atteindre la prochaine ville, Cochrane, à 120 km de là, sans caler évidemment. Peu de risque avec la boîte automatique sauf à éteindre le moteur par mauvais réflexe lors d’un arrêt – nous décidons de ne nous arrêter à aucun moment ! – mais nous craignons surtout la sécurité antichoc que nous avons déjà expérimentée à plusieurs reprises et qui interrompt l’arrivée de carburant et fait s’étouffer le moteur lorsque l’on tape un peu dur, sur un nid-de-poule par exemple. Or la Carretera Austral à cet endroit en est truffée, surtout sur les 30 premiers kilomètres, et la surface en terre ne nous aide pas. A rouler ainsi au pas, nous mettons 4 heures à parcourir la distance, à 30 km/h de moyenne donc, avant de nous garer enfin devant l’atelier d’un garagiste. Sans nous faire trop d’illusions sur la possibilité de trouver rapidement la veille d’un week-end une batterie conforme dans cette petite ville de 3 700 habitants.


    Un week-end à Cochrane

    Le garagiste et sa secrétaire font des pieds et des mains pour nous trouver une batterie. Aucun modèle convenable n’étant disponible dans la ville, ils en ont trouvé une à 6 heures de route de là… Et peut être livrable seulement le mardi soir (nous sommes arrivés au garage un vendredi après-midi). Nous trouvons ça un peu long. Ils finissent par nous dénicher quelqu’un qui nous la mettra dans le bus du dimanche pour qu’elle arrive au garage le soir même et qu’elle puisse être installée le lundi matin. En attendant nous visitons cette petite ville paisible, nous allons déjeuner au restaurant, puis nous retrouvons nos amis français rencontrés sur le ferry. Yves et Rosanne se proposent de nous emmener pour la journée du dimanche visiter le parc naturel voisin. Super !


    Le Parc National Patagonia

    Pour une fois passagers de la voiture de location d’Yves et Rosanne, nous partons donc visiter ce parc naturel réputé et qui était d’ailleurs à notre programme. Nous allons toute la journée contempler des paysages à la fois diversifiés et époustouflants, observer des espèces animales et végétales qui nous étaient jusqu’ici inconnues, apprendre quelques spécificités du parc au Centre des Visiteurs très joliment aménagé. Nos amis nous redéposeront à notre garage la tête emplie de tout ça et en conséquence vidée de tout souci.


    ¿Llegada o no llegada?

    Après 3 nuits dans Roberto immobilisé dans le garage, nous attendons avec inquiétude l’arrivée du personnel : notre batterie est-elle bien arrivée la veille ? Devant notre regard interrogateur, ils nous font signe que oui. La batterie sera remplacée assez rapidement. Nous craignions d’être un peu « taxés » sur les frais de livraison, mais, hormis le prix de la batterie elle-même que nous avions réglé à la commande, la réparation et la livraison ne nous coûtent que …15 €. La secrétaire nous explique que le chauffeur du bus est un ami et qu’il ne lui a pas facturé le transport. Sympa, non ? Le moteur démarre au quart de tour, et nous voilà repartis !


    La route australe

    Cette route mythique du sud-chilien que nous allons suivre pendant plus d’une semaine a été construite à l’initiative d’Augusto Pinochet à partir de 1976, pour relier au centre du pays les villages du sud de la Patagonie et ainsi mieux occuper le terrain face aux convoitises de l’Argentine. Le pape lui-même dut intervenir en 1979 pour éviter une guerre entre les deux pays. 20 ans et 300 millions de dollars plus tard, une route de terre reliait Puerto Montt et Villa O’Higgins sur 1240 km. Depuis, l’asphalte a recouvert peu à peu la partie nord, mais au sud, c’est la terre, le gravier et la poussière qui dominent. La conduite est assez éprouvante, la vitesse moyenne horaire est basse, et la quantité de poussière phénoménale qui s’infiltre dans l’habitacle nous conduit à interposer une bâche entre les portes arrière et la chambre, et à rouler à la clim avec circulation d’air en circuit fermé pour éviter une grosse séance de nettoyage le soir. La consolation, c’est que le paysage est extraordinaire tout du long, sans cesse changeant, entre montagnes aux cimes enneigées, couvertes de forêts denses ou bien d’arbustes rougeoyants, prairies vert pomme, lacs et rivières aux couleurs improbables (bleu acier, turquoise laiteux, vert de gris, vert tilleul, ocre-rouge, gris cendré, etc.), vallées larges de plusieurs kilomètres ou au contraire très étroites et profondes sans aucune barrière de sécurité. La circulation n’est pas très dense, mais dans les zones terreuse, les véhicules soulèvent de gros nuages de poussière. Pas mal de motos suivent le parcours, certains avec un film étirable alimentaire par dessus la visière du casque. Et étonnamment, nous croisons ou doublons beaucoup de vélos, tous semblant suer sang et eau dans cette ambiance de poussière, de vent et parfois de pluie. Une certaine idée du dépassement de soi que nous admirons mais sans aucune envie d’y adhérer !


    Il est venu le temps des cathédrales

    Nous faisons étape à Puerto Rio Tranquilo. Possiblement nommée ainsi en raison du calme de l’une des 2 rivières qui encadrent la ville. Ils auraient choisi l’autre, un torrent tumultueux, nous aurions peut-être fait étape à Puerto Rio Hyperactivo… L’activité principalement touristique du lieu est centrée sur 2 activités : le trek accompagné jusqu’au Glacier Exploradores, avec 5 à 6 heures de marche dont plusieurs sur la glace, et la balade tranquille de 2h30 assis sur un bateau vers les Cathédrales de Marbre. Devinez ce que nous avons choisi ?

    Nous voilà donc partis en VIP avec Yves et Rosanne pour visiter cette curiosité naturelle qui n’est accessible qu’en bateau. Ce sont initialement des falaises de calcaire transformées en marbre à l’époque de la naissance des toutes premières palourdes (il y a 250 à 500 millions d’années) que le vent et l’eau du lac voisin ont sculptées pendant des millénaires. Résultat : un gruyère de marbre totalement inutilisable par les constructeurs carrarais ou autres, mais faisant le bonheur des agences touristiques, des pêcheurs et des loueurs de kayaks du coin. Car la nature a fait du bel ouvrage, découpant la côte en dentelles, en grottes, en tunnels ou en îlots à base étroite baptisés chapelle ou cathédrale pour les plus célèbres. S’y engouffrer avec le bateau sans toucher les parois (sacrilège !) a été un grand moment, surtout lorsque le ciel s’est dégagé et que la couleur devenue turquoise de l’eau a sublimé le spectacle. La visite se fait volontiers en kayak, mais peu se risquent dans les anfractuosités, le pagayage devenant alors très délicat, sans parler du risque d’esquimautage sur des fonds tranchants comme des lames de rasoir.


    Un si joli village

    Le petit cimetière de Puerto Rio Tranquilo est hors du commun. Il est constitué de petites maisons en bois pour la plupart, souvent colorées, et regroupées autour d’une église miniature. Y sont reproduites dans la plupart des cas les maisons originales des défunts, avec cette architecture particulière que nous trouverons un peu plus loin dans l’île de Chiloé, dont sont originaires beaucoup des habitants initiaux. L’une de ces tombes est en forme de bateau. Manifestement un pêcheur qui vivait sur son embarcation. Une pratique funéraire spéciale est aussi à mentionner dans la région : les arbres-cercueils. Cela concernait essentiellement les autochtones, qui suspendaient les cercueils de leurs défunts dans les troncs creux de cyprès. Petit à petit, l’arbre se refermait autour des cercueils et les faisaient disparaître. Nous n’avons appris ça qu’après avoir quitté la ville, et de toutes façons il fallait s’enfoncer assez loin dans la forêt pour tenter de voir quelque chose. Tant pis, nous nous contenterons des petites maisons déjà bien curieuses.


    Le château de basalte

    Allons-nous reprendre notre bateau pour explorer cette fois une coulée de lave sculptée en forme de château par la nature ? Pas vraiment : le « Mont Château » au-dessus de la ville de Villa Cerro Castillo est un vrai sommet montagneux, tout en basalte, culminant à 2 675 mètres et d’ascension réservée aux grimpeurs chevronnés. Du genre alpinistes, ou encore mieux andinistes. Pour nous autres, humbles promeneurs du dimanche, il est possible de randonner en 6 heures aller-retour jusqu’à un point de vue. Ou encore pour les promeneurs du dimanche-lundi-mardi-mercredi d’effectuer le tour du massif en 4 jours. Aucune de ces 3 possibilités ne nous a inspirés, et encore moins le vent à décorner les bœufs, alors nous nous sommes contentés d’une pause contemplation, photo et déjeûner. De vrais touristes pépères ! Une fois encore, la route australe pour y parvenir a été un ravissement. Nous commençons à voir de plus en plus au bord des routes les feuilles géantes, volontiers supérieures à 1 mètre de diamètre, de la Rhubarbe du Chili. Malgré le nom, rien à voir avec notre rhubarbe européenne. Plusieurs espèces coexistent : Gunnera tinctoria, qui est comestible (jeunes plants), et Gunnera manicata, qui ne l’est pas. Ces deux espèces étant interdites d’importation dans l’UE pour cause de risque invasif, ce qui n’empêche pas de nombreux sites internet d’en vendre, vous risquez peu de vous tromper.


    Coyhaique

    Cette ville est connue comme la porte d’entrée de la Patagonie chilienne, mais comme nous ne faisons rien comme tout le monde, ce sera pour nous la porte de sortie. C’est de là aussi que la batterie de Roberto a fait 6 heures de bus vers le sud pour aller se nicher sous mes pieds, mais ça ne concerne guère que nous. Nous en ferons une simple étape logistique, garés une fois n’est pas coutume entre 2 locomotives désaffectées en attendant le lavage de notre linge. Après un petit tour en ville à flâner entre le carrefour des pharmacies (il ne s’appelle pas comme ça en réalité mais 4 pharmacie s’y font face – et concurrence), la cathédrale qui ressemble plutôt à une église de village, les électriciens qui rajoutent un Nème fil à un réseau déjà inextricables et l’inévitable marché artisanal, nous aurons tout de même le plaisir de retrouver à la taqueria (restaurant de tacos) « La Miserable » Yves et Rosanne autour d’un pisco sour (la boisson nationale) et d’une bière (celle qui grignote du terrain sur les excellents vins chiliens). Nous reprenons vite la route australe, naviguant cette fois parmi des massifs de genêts à profusion, des champs de lupins et toujours ces buissons ardents chiliens.

    Reprise de la route et devinette


    Ainsi donc nous quittons cette vaste région qu’est la Patagonie, que nous aurons vue aussi bien du côté argentin que du côté chilien. Mais nous n’en avons pas encore terminé avec la route australe, décidément très longue. À bientôt pour la suite !

  • 160. La Terre de Feu

    160. La Terre de Feu

    Carte ancienne La Terre de Feu
    Carte ancienne de la Terre de Feu, photographiée au Musée Maritime d’Ushuaïa

    Nous allons rejoindre là un territoire mythique, que, abusé par une interprétation hâtive de son nom, j’imaginais à tort couvert de volcans actifs alors qu’elle n’en compte aucun. Mais alors, d’où vient ce nom ? Des torchères des nombreux puits de pétrole qui parsèment le nord de l’île ? Des incendies à répétition dus à l’absence d’entretien des forêts (depuis le grand incendie de 2023, tout allumage de feu est interdit) ? La solution est un peu plus bas…

    Parcours décrit dans cet article, en Terre de Feu
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    Deux frontières en deux jours

    Quelques kilomètres après avoir quitté la Laguna Azul-Verde (cf. l’article précédent), nous nous présentons donc au poste frontière de sortie de l’Argentine. En moins de 10 mn, notre sortie du pays est dûment validée et l’autorisation de circuler de Roberto, que nous espérions conserver pour le lendemain, a été récupérée par le douanier. Pas d’autre choix que de gagner 200 m plus loin la douane chilienne pour retrouver une légitimité de circulation. Là aussi, une excellente organisation nous a permis sans devoir attendre dans une longue file d’avoir nos passeports tamponnés et un permis de circuler tout neuf établi pour notre véhicule. Le contrôle des aliments interdits a été très sommaire. En moins de 30 minutes nous étions sur les routes du Chili. Mais demain il faudra recommencer tout ça en sens inverse car nous repasserons en Argentine !

    Car oui, c’est étonnant, mais pour aller tout au sud de l’Argentine autrement qu’en avion ou par la mer, on ne peut pas faire autrement que de traverser un bout du Chili et notamment le détroit de Magellan qui est sur son territoire. Bon prince, le pays nous offre la traversée en mettant à disposition un service de bacs. C’est ainsi que nous rejoignons la plus grande île d’Amérique du Sud : la Terre de Feu. Je pensais d’ailleurs que le nom provenait de la présence d’une grande quantité de volcans, mais il aura fallu que je vienne ici pour apprendre que le nom original, Terre des Feux a été donné par Magellan lorsqu’il a aperçu en longeant le rivage pour la première fois les nombreux feux allumés par les Amérindiens Selk’nam qui occupaient les lieux depuis des millénaires. Désolé d’avoir interrompu mon récit avec cet éclairage.

    Après une nuit dans une petite ville chilienne toute modeste, un plein de gazole à 1,10 € le litre, nous poursuivons notre traversée de la pampa chilienne qui ressemble furieusement à sa sœur argentine, et 100 km plus loin, nous arrivons … à la frontière ! Même type de formalités mais dans l’autre sens. Re-tampons sur les passeports, re-annulation puis refabrication du permis de circuler pour Roberto. Et nous revoilà en Argentine !


    Étape à Rio Grande

    Nous sommes ici dans la première et la plus grande ville de la Terre de Feu et qui n’en est pourtant pas la capitale, la vedette lui ayant été volée par Ushuaïa créée ultérieurement et moins peuplée (60 000 contre 98 000 habitants). Le tourisme croissant de cette dernière a dû jouer en sa faveur. De ses débuts à la fin du XIXe siècle, il reste quelques bâtisses encore debout, comme l’église de la mission salésienne ou l’ancien bâtiment industriel dans lequel a été installé le Musée municipal Virginia Choquintel. Et pour ceux qui ont disparu, le musée en héberge des reproductions en céramique ou sous forme de tableaux. Virginia Choquintel, c’est la dernière descendante non métissée du peuple Selk’nam dont on reparle un peu plus bas. Elle est décédée en 1999, le lendemain de l’inauguration du musée, pas de chance. Rio Grande est aussi connue pour ses rivières riches en truites et saumons énormes, ses champs de pétrole, son rôle-clef dans la gestion de la guerre des Malouines qui ne sont qu’à 600 km de là. Et puis pour ses vents violents.  C’est ic qu’à été enregistrée la plus forte rafale de toute l’Argentine. 263 km/h tout de même !


    Tolhuin et les Selk’nam

    Au bord d’un lac qui recouvre la faille géologique séparant les plaques sudaméricaine et antarctique, Tolhuin développe doucement son activité touristique avec un gros train de retard sur Ushuaïa située 100 km plus loin. Mais en ce printemps bien frisquet, nous n’avons guère envie de nous initier au ski nautique ou de nous lancer dans une course de paddle. Nous sommes intéressés par contre par le fait que c’est ici qu’a été restituée la première parcelle de terre aux descendants des amérindiens Selk’nam. La justice vient un peu tard après la quasi extermination de ce peuple par les colons européens, principalement britanniques. De 4000 à l’arrivée de ceux-ci en 1880, ils n’étaient plus que 500 en 1905. Le terme de génocide n’a été validé qu’en 2003. Il resterait aujourd’hui environ 300 Selk’nam en Terre de Feu. On découvre à Tolhuin leur art et leurs coutumes un peu partout dans la ville, et notamment les effigies colorées rappelant la cérémonie initiatique des jeunes hommes. Des personnages effrayants au corps peint, portant des masques de formes étonnantes, qui représentent les esprits surgissant du monde invisible pour enseigner les règles de vie à ces futurs adultes.

    Peut-être qu’on devrait remettre ça en place chez nous, ça ferait du bien, non ?


    Racines fuégiennes

    Ce titre est la traduction française du nom de cet endroit : Raices Fueginas. Un extraordinaire resto-bar-musée que nous n’avions jamais vu dans de telles proportions auparavant. C’est l’œuvre de Pedro Fernández, un collectionneur compulsif depuis l’âge de 6 ans qui a rassemblé au cours de sa vie plus de 11 000 objets dont 8 000 sont exposés ici dans ce hangar de 650 m² ouvert en 2022. Dans plusieurs salles, sur toute la hauteur des murs et sur des étagères centrales, mais aussi en vitrines thématiques sous chaque table du restaurant, on retrouve une accumulation d’antiquités totalement éclectique. Jouets anciens, motos, machines à écrire, appareils photo, vaisselle, secteurs complets consacrés aussi bien au chemin de fer argentin qu’à la vie de la famille Perón en passant par la guerre des Malouines, l’automobile, le football et les coutumes Selknam. Un rassemblement d’intérêt historique « pour toute l’Argentine » reconnu par la ville de Tolhuin dont tous les pontes étaient présents pour l’inauguration. Et cerise sur le gâteau, on y mange plutôt bien. Nous avons notamment goûté à l’une des spécialités de la Terre de Feu, le ragoût d’agneau, qui était excellent.


    Ushuaïa, la fin du monde

    Nous arrivons enfin près de l’extrémité sud de notre parcours latino-américain. Ushuaïa se revendique la ville la plus au sud de la Terre et l’argument commercial du bout du monde – appelé ici Fin del Mundo – est plus que largement repris : partout où porte le regard tout est à la sauce fin du monde. Du train au coiffeur, de l’épicerie à l’agence immobilière, de la prison au musée, jusqu’à l’inquiétant « ascenseur de la fin du monde » que nous avons pourtant emprunté. Immanquablement, cela fait des jaloux. L’agglomération de Puerto Williams, située au sud d’Ushuaïa sur l’île chilienne de Navarino, a ainsi été élevée au statut de ville par le Chili, et donc au statut de ville la plus australe du monde dans la foulée. Évidemment, l’Argentine n’est pas d’accord et soutient qu’il faut au minimum 30 000 habitants pour faire une ville…


    Arrivée décevante

    Une fois de plus, notre guide a péché par excès d’optimisme. Ushuaïa y est décrite comme un « méli-mélo multicolore d’architectures tyrolienne, Tudor et scandinave grimpant à l’assaut des pentes du glacier Martial ». Le temps gris, froid et pluvio-neigeux à notre arrivée n’a certes pas aidé, mais nous n’avons trouvé pour notre part qu’une ville tentaculaire aux constructions dénuées de toute harmonie prises entre deux montagnes de containers. Il est vrai que le splendide décor de montagnes enneigées et que la majestuosité tranquille du canal de Beagle étaient bien cachés – nous ne les découvrirons que plus tard – mais cela n’enlève rien à la pauvreté architecturale de la ville, très loin de notre attente. Nous sommes très loin des waouh de Nicolas Hulot…


    Croisière impromptue

    Le lendemain de notre arrivée, la pluie a cessé et, si les montagnes restent assez couvertes, le ciel bleu domine au-dessus de nos têtes. Mais la météo n’est pas très optimiste et annonce un ciel couvert, des averses de neige et des températures frisquettes pour l’après-midi. Nous quittons Roberto pour aller découvrir la ville avec l’intention de revenir nous y réfugier l’après-midi bien au chaud. Mais nous passons devant les guichets des compagnies touristiques qui organisent des excursions sur le canal Beagle, ce que nous avions l’intention de faire dans les jours qui viennent. Nous avions un peu étudié la chose et décidé de privilégier la seule compagnie autorisée à débarquer sur une petite île peuplée de pingouins alors que les autres bateaux ne font que stationner devant. Nous tombons d’emblée sur son bureau et entrons pour voir comment tout cela pouvait s’organiser. Le bateau de demain dimanche est complet, lundi c’est fermé, mardi nous ne savons pas si nous serons encore là. Mais il reste des places dans le bateau qui part à 10h30, soit dans une demi-heure… Décision difficile à prendre, mais nous optons pour le départ immédiat, déniant la météo pessimiste et oubliant que peut-être il nous faudrait nous équiper autrement que pour un petit tour en ville par beau temps. Les billets pris, nous demandons combien de temps ça va durer. 8 heures. Ah quand même… Il y a possibilité de déjeuner à bord ? Oui. Bon, c’est toujours ça. Et nous voilà partis avec 38 autres passagers et 2 guides naturalistes.

    Ça démarre super fort avec les superbes paysages encore magnifiés par le recul du bateau, le passage tout près et au ralenti le long d’ilets couverts de cormorans ou de lions de mer, le tour du Phare des Éclaireurs planté au milieu du canal et dont on nous raconte l’histoire. Il doit son nom aux explorateurs français partis cartographier le canal de Beagle en 1882 et qui ont baptisé ainsi ces îlets en prévision de leur mission future de prévention des naufrages courants dans cette région dangereuse. Le phare n’a été construit qu’en 1920 et est resté habité jusqu’en 1998. Tandis que le ciel s’obscurcit complètement – tiens oui, au fait c’était prévu… – nous poursuivons notre croisière en dégustant une cassolette de mouton. Autant prendre quelques calories pour la suite. Alors que nous passons devant Puerto Williams, la ville la plus au sud du monde selon les Chiliens mais pas selon les Argentins (voir ci-dessus), c’est de la neige fondue qui se met à tomber. Nous arrivons bientôt au point le plus éloigné de notre croisière : l’Estancia Harberton, la première fondée en Terre de Feu en 1886 par un missionnaire anglais, avec la collaboration des Yamanas, un peuple d’autochtones. L’estancia fonctionne toujours aujourd’hui, continuant à élever des moutons et cultiver des fruits et légumes, tout en ayant intégré le tourisme dans son organisation. Une visite était prévue mais après 20mn debout dans le froid glacial et le vent à écouter le guide en raconter l’histoire (mais pourquoi dehors ?!), nous craquons et allons nous réfugier dans la cafet’ voisine. Le temps d’attendre que l’on vienne nous chercher pour le clou de la croisière : un petit voyage en zodiac vers l’île Martillo où nous allons débarquer et côtoyer plusieurs espèces de pingouins. Certains vivent là à l’année comme ces manchots Papous, d’autre pour la saison de reproduction, les manchots de Magellan que nous commençons à bien connaître. Et puis un manchot Royal, plus grand que les autres, tout seul, personne pas même les guides qui viennent là chaque jour ne sait ce qu’il est venu faire là. La visite est intéressante, mais les conditions météo sont atroces. Nous grelottons sous nos blousons légers et nos pantalons mouillés par la pluie. Heureusement, la visite est un peu plus courte que prévu et nous repartons sur le zodiac. Un taud nous protège de la pluie et des embruns, mais une vague réussit tout de même à s’engouffrer par l’arrière et asperger Claudie qui n’avait pas besoin de ça ! Dur dur la vie de touristes ! Nous nous réfugions à l’arrivée dans le bus par bonheur chauffé qui va nous ramener à Ushuaïa, tandis que notre bateau est déjà reparti avec les gens arrivés eux par le bus, ça fonctionne comme ça. Des conditions difficiles mais un souvenir impérissable !

    Spot nocturne près du Club Nautique d'Ushuaïa
    De retour de la croisière, nous sommes venus passer la nuit ici, près du club nautique.
    Avec le mauvais temps, peu de risque d’avoir une activité intense !

    La prison du bout du monde

    Avec ces conditions météorologiques extrêmes de cette région appelée aussi la « Sibérie du Sud », il n’est pas étonnant que l’on ait décidé de construire ici un bagne aux tout débuts d’Ushuaïa qui ne comptait alors que 40 maisons. Ce sont les bagnards eux-mêmes qui ont construit la prison à partir de 1902. Avec ce froid, on peut comprendre qu’ils aient mis du cœur à l’ouvrage pour avoir le plus tôt possible un toit sur la tête. Les conditions de détention étaient tout de même assez rudes et la surpopulation carcérale était tout aussi la règle qu’aujourd’hui en France. Une fois la prison construite, on leur fit bâtir la ville : routes, chemin de fer, port, bâtiments administratifs, etc. Et puis couper du bois dans la forêt parce qu’il faut bien chauffer tout ce petit monde. L’établissement fut fermé par le président Perón en 1947, jugé trop coûteux à entretenir pour une inefficacité démontrée (taux de récidives très élevé). Et puis l’idée première d’occuper le terrain qui était convoité par les Chiliens n’était plus d’actualité, la région étant désormais suffisamment peuplée.

    La cafeteria du musée aménagée en hall de prison
    La cafeteria du musée aménagée en hall de prison

    Alors aujourd’hui c’est un musée. Consacré en partie bien sûr à l’histoire du bagne, mais aussi à l’activité maritime de la région, aux populations autochtones, au milieu antarctique et à l’art local. Nous y avons passé 2 bonnes heures, mais rassurez-vous, nous ne vous détaillerons pas la visite. Juste quelques photos pour avoir une idée de l’atmosphère du lieu.

    D’autres musées font partie de l’enceinte, dont un musée maritime, un musée antarctique et de petites galeries d’art. Les deux premiers font la part belle à l’exploration de ces terres à l’accès difficile, avec leur part de risque, comme en témoignent les cartes des naufrages de la région du Cap Horn et des Îles des États. De nombreuses maquettes sont exposées dont celles du Trinidad, ayant permis à Magellan de découvrir en 1520 ce détroit facilitant grandement le passage atlantico-pacifique au niveau de la Patagonie, et celle du Beagle. Ce navire anglais dirigé par le capitaine FitzRoy (on en parlait dans l’article précédent) a permis d’une part de mieux cartographier entre 1826 et 1830 le canal auquel il a donné son nom mais qui était déjà connu – et sans doute dénommé autrement – par les Yamana (autochtones) qui l’avaient découvert bien avant. C’est aussi à bord du Beagle que Darwin a fait ses découvertes les plus importantes sur l’évolution des espèces.


    Le parc national de la Terre de Feu.

    Le grand beau temps est de retour, c’est le moment idéal pour aller explorer le parc naturel qui se trouve à l’extrémité de la route nationale n°3. Le vrai bout du monde pour l’Argentine, à 3 079 km de Buenos Aires. A noter que c’est aussi l’extrémité Sud de la route panaméricaine à 17 848 km de son départ en Alaska. L’occasion d’avoir une petite pensée pour ceux qui font ça à pied ou en vélo… Pour nous, c’est un environnement de montagne comme on les aime, avec de très nombreux sommets enneigés, des lacs bien froids, des forêts immenses (ça fait du bien après la pampa), des tourbières et une végétation caractéristiques du climat antarctique, proches de ce que nous avions pu voir à St Pierre et Miquelon. Peu d’animaux en contrepartie : quelques oiseaux dont ces couples d’oies qu’on voit partout, mais pas les renards argentés ni les castors que l’on aurait pu espérer rencontrer. Et tiens, une particularité : il n’y a aucun amphibien en Terre de Feu. Mais alors, comment apparaissent ici les princes charmants si les princesses n’ont pas de grenouilles à embrasser ?


    La Laguna Esmeralda

    C’est un petit lac dont la couleur cette fois est bien en accord avec le nom. Nous l’avons rejoint au terme d’une randonnée de 4,5 km, peu pentue mais presque entièrement boueuse. Au point que dès le départ du sentier, des loueurs de chaussures attendent que les visiteurs veuillent bien troquer leurs escarpins ou leurs baskets blanc-immaculé contre des chaussures de randonnées rendues doublement étanches par l’interposition d’un sac plastique entre la chaussure et la chaussette. Nous n’avons pas opté pour cet équipement supplémentaire, sans trop savoir d’ailleurs quelles conditions nous allions rencontrer. Mais il faut bien dire que la boue, il y en avait vraiment partout. Parfois accessible directement car peu épaisse, parfois enjambables entre deux gros cailloux, parfois franchissable sur quelques planches de bois instables et elles-mêmes boueuses, ou enfin – le graal – évitable grâce à quelques passerelles (5% du trajet, à peine). Nous avons réussi à ne pas ni nous étaler ni nous embourber, rejoignant le lac d’une belle couleur émeraude effectivement en environ 2 heures. Entouré de montagnes enneigées mais très venté et moyennement ensoleillé avec le voile nuageux permanent du jour. Nous avons apprécié notre pique-nique, bien abrités derrière des rochers, avant de nous décider à redescendre …dans les mêmes conditions hélas. Mais heureux d’avoir fait cet exercice dans un environnement toujours superbe et d’avoir marché 9 km. C’est bon pour la santé, ça.


    500 km en sens inverse

    La route vers Ushuaïa est un cul-de-sac. Il n’y a pas de jonction routière vers l’extrême sud du Chili, alors nous allons devoir refaire une bonne partie de la route en sens inverse. Certes, nous aurions pu tenter une succession de traversées en ferries, mais avec des horaires aléatoires, une prise en charge pas forcément systématique de véhicules du gabarit de Roberto. Mais notre ami franco-argentin Julian nous a suggéré, afin d’éviter 600 ou 700 km supplémentaires en sens inverse en Argentine, de prendre un ferry qui traversera les fjords chiliens pendant 2 jours et 3 nuits. Nous avons réservé ce trajet et l’attendons avec impatience. En attendant, nous remontons la route 3 avec sa pampa et ses guanacos, en repassant par Tolhuin et Rio Grande avant de refranchir dans l’autre sens la frontière de San Sebastian vers le Chili. Mais cette fois c’est pour de bon. Nous en avons terminé avec l’Argentine. Ne manquez pas les 2 trajets animés récapitulatifs du carrousel ci-dessous, le premier reprenant notre parcours argentin et l’autre l’ensemble de notre voyage depuis Montevideo.


    A bientôt au Chili !

  • 159. Sans tête mais avec mains et jambes

    159. Sans tête mais avec mains et jambes

    Ce parcours commence par une petite mésaventure liée aux vents violents de la pampa argentine, qui ne nous empêchera heureusement pas de poursuivre notre voyage. Nous découvrirons des mains de 15 000 ans, la silhouette d’une montagne qui a inspiré un logo célèbre, un glacier qui avance alors que tous les autres reculent, un navire civil servant de cible aux avions de chasse et un lac mal nommé.

    Sans tête mais avec mains et jambes
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    À ciel ouvert

    Panneau cocotier soufflé par le vent
    Les cocotiers sont plutôt rares dans le coin mais semblent un bon exemple pour démontrer la force du vent !

    Le vent est un problème en Patagonie. Ça souffle plus que de raison, presque en permanence, et Roberto est souvent bousculé par les rafales. Aux arrêts, nous devons nous garer précautionneusement face au vent pour en subir le moins d’influence, ou alors à couvert, notamment pour la nuit. Aujourd’hui, nous sommes en vigilance jaune pour vent fort, avec des pointes annoncées à 65 km/h. Après une longue série de lignes droites en plein désert, nous décidons de nous arrêter sur un petit décrochement de la route pour la pause déjeûner. Le vent souffle mais raisonnablement. Des nuages gris sombre approchent néanmoins de nous. Pour avoir un peu d’Internet dans cette zone plus blanche que blanche, je sors l’antenne Starlink sur le toit, par le lanterneau, et referme celui-ci au plus petit cran, pour ne pas avoir de prise au vent. L’antenne elle-même semble assez lourde pour ne pas pouvoir s’envoler. Mais lorsque le nuage est au-dessus de nous, le vent forcit brusquement, s’engouffre par la fine ouverture du lanterneau et libère le cran qui le maintenait en position basse. Nous n’avons rien vu venir. Un grand crac et … plus de lanterneau ! Claudie part à sa recherche et le retrouve 30 mètres plus loin. La paroi interne est partiellement cassée, la charnière aussi, mais l’extérieur semble intact. Ce qui nous permet de nous abriter temporairement de la pluie qui commence à tomber, un malheur ne venant jamais seul. Mais il faut maintenir le lanterneau à la main, ce qui n’est pas une solution pour rouler. Une fois l’averse passée, je prends plus d’une heure pour refaire une fixation temporaire en perçant des petits trous dans la paroi intérieure afin d’y passer une ficelle et solidariser le tout avec le socle du lanterneau. Avec un peu de chance, ça tiendra trois mois, le temps de revenir de notre prochain séjour en France avec la pièce de rechange, introuvable ici. La réparation n’aurait pas été possible, nous aurions du faire fabriquer une couverture provisoire par un artisan local, comme c’est arrivé à d’autres voyageurs que nous avons croisés. D’ici là, le lanterneau est condamné. S’il nous donne encore de la lumière et peut s’occulter la nuit, il ne peut plus s’ouvrir. On fera avec. Ou plutôt sans. Et puis nous avons trouvé une solution pour notre antenne Starlink : à condition de se garer face au Nord, elle fournit un signal tout à fait correct en la plaçant derrière le pare-brise.

    Les dégâts, après remise en place et fixation sommaire : pourvu que ça tienne !

    Haut les mains

    C’est dans les années 1960 qu’ont été découvertes sous des surplombs rocheux granitiques des centaines d’empreintes de mains réalisées il y a 15 000 à 11 500 ans par des tribus nomades de cette région isolée d’Argentine. La technique utilisée aux Cuevas de los Manos, projetant à la bouche ou avec une paille un mélange de pigments minéraux et d’eau sur une main posée sur la paroi, alliée au climat très sec de la région et à son isolement, ont permis une conservation exceptionnelle des œuvres malgré ces millénaires d’exposition au soleil. On retrouve également des scènes de chasse au guanaco, une sorte de lama sauvage, la proie favorite de ces tribus. Enfin quelques rares humains ou animaux stylisés complètent le tableau. Le site en lui-même est d’une grande beauté, avec d’impressionnantes parois rocheuses encadrant une véritable coulée verte au fond d’un canyon où coule la « Rivière Peinte ». Pour ceux qui voudraient faire un parallèle avec nos grottes Chauvet ou de Lascaux, l’art rupestre de ces dernières est encore plus ancien (-15 à -30 000 ans), mais comporte davantage de figures animales qu’humaines. En plus – j’avoue en pas y être allé – je suis à peu près certain qu’il n’y figure aucun guanaco.


    Le logo Patagonia en vrai

    La silhouette caractéristique du Mont Fitz Roy et le logo qui s’en est inspiré

    Nous voici arrivés à El Chaltén, la capitale argentine de la randonnée. Cette petite ville isolée au fond d’une vallée de 90 km de profondeur a tout d’abord été créée pour « occuper le terrain » en raison de la proximité avec la frontière chilienne. Mais, située aux pied d’une splendide chaîne de montagnes dont l’emblématique Mont Fitz Roy, elle a rapidement connu un succès touristique, au point d’accueillir chaque année 40 000 visiteurs alors qu’elle ne compte que 2 500 habitants. Et ce succès a été renforcé par la création par l’alpiniste français Yvon Chouinard de la marque Patagonia dont le logo représente le Fitz Roy. Ne croyez surtout pas d’ailleurs que la firme soit argentine ou chilienne. Elle est tout aussi américaine que Neutrogéna, dont les produits ont pourtant longtemps affiché une formule et un drapeau norvégiens. Sinon une fois là-bas nous avons fait comme tout le monde : de la randonnée. 4 heures de marche jusqu’au Lac Capri, dont le nom avait attiré Claudie mais qui ne s’est pas révélé à la hauteur. Partis sous un grand soleil, nous y sommes arrivés sous des rafales de pluie. Avant de retrouver le soleil à la descente. Il parait que c’est comme ça à El Chalten : on peut avoir les 4 saisons dans une même journée !

    Anecdote : Robert Fitz Roy était le capitaine du HMS Beagle lors du célèbre voyage scientifique qui a emmené Charles Darwin autour du monde entre 1831 et 1836. Il était lui-même un scientifique et a participé à cartographier la Patagonie. Pour autant, il n’a jamais vu la montagne qui a été baptisée en son honneur, 12 ans après sa mort, par l’explorateur argentin Francisco (Perito) Moreno. Ce dernier, bien qu’également cartographe renommé de la Patagonie, n’aurait jamais vu le glacier qui a été baptisé en son honneur et de son vivant… Ce qui nous amène au sujet suivant


    Le glacier qui continuait de grandir

    S’il n’y avait qu’un glacier à voir dans toute sa vie, ce serait le Perito Moreno, affirme le panneau d’informations au Glaciarium, le musée dédié aux glaciers à El Calafate, base logistique de la visite. C’est vrai que nous l’avions sur notre to do list (je préfère cette expression à l’inquiétante « à voir avant de mourir »…). Il a d’abord cette caractéristique exceptionnelle de continuer à grandir, alors que la grande majorité des glaciers de la planète reculent. Il peut avancer jusqu’à 2 mètres par jour lorsqu’il est en pleine forme. Cette avancée finit le plus souvent par l’effondrement spectaculaire de séracs dans la mer, mais parfois le glacier avance jusqu’à toucher la péninsule en face, formant alors un barrage naturel pour les rivières qui l’entourent, avec la montée des eaux qui va avec. Les dimensions nous laissent rêveurs, nous les ex-voisins de la Mer de Glace : 30 km de long, 5 km de large, 60 mètres au-dessus du niveau de l’eau et … encore une centaine de mètres au-dessous ! Nous avons été étonnés par ailleurs par la facilité d’accès : une route bien entretenue mène, en longeant une rivière qui charrie de gros blocs de glace bleutés, à un réseau de passerelles qui permettent d’approcher davantage le glacier que les bateaux qui circulent à distance raisonnable, craignant l’éventuel tsunami déclenché par une chute de sérac. Et de bien entendre les craquements et les chutes de glace qui ponctuent régulièrement le silence du lieu, du moins quand les touristes se comportent respectueusement comme cela a été le cas pendant notre visite.


    Le Glaciobar

    Au sous-sol de l’intéressant musée de la glace dont on vient de parler se niche un endroit très spécial : le Glaciobar. Dans une véritable chambre froide où l’on accède munis d’une cape à capuche fourrée et de gants, où l’on ne reste pas plus de 20 minutes parce qu’il y fait -18°C se trouve un véritable bar dont l’ensemble du mobilier est en glace véritable, avec un igloo, une sculpture de rapace et tout ce qu’il faut pour servir des cocktails dans des verres … en glace aussi. Pas besoin de glaçons, donc. Certes, le concept n’est pas unique, mais ici, c’est le seul bar de ce type au monde ou la glace provient d’un glacier. Facile, il n’y a pas besoin d’aller chercher très loin !


    Ne m’appelez plus jamais Marjory Glenn

    Ce navire écossais construit en 1892 était très moderne pour l’époque et pourrait l’être encore aujourd’hui : avec une solide structure en métal, il ne disposait d’aucun moteur et se déplaçait à la voile. Une merveille sur le plan écologique. Paradoxalement, c’est une cargaison de charbon qu’il transportait en 1911 de Newcastle à Rio Gallegos en Argentine. Et c’est cela qui l’a perdu. Le charbon a pris feu, l’incendie n’a pu être maîtrisé et l’équipage a du faire échouer le bateau pas loin du port d’arrivée avant d’être secouru. Rouillant tranquillement sur la plage, le Marjory Glenn a connu un second choc inattendu en 1982 au moment de la guerre des Malouines : il a servi de cible d’entraînement aux avions de chasse de l’armée argentine avant d’aller se confronter aux Anglais. Ses flancs portent encore aujourd’hui les impacts de ces tirs effectués en rase-motte (les avions volaient à 5 mètres au-dessus du niveau de la mer pour échapper aux radars). Une drôle de vie pour ce bateau, ce qui ne nous aura pas empêché de dormir à ses côtés.


    Argentine insolite

    Je vous livre trois petites vidéos sur des situations insolites rencontrées sur notre parcours. Bon visionnage !


    Le lac de couleur

    Tout près de la frontière chilienne, une petite route mène à un massif volcanique qui héberge dans son cratère un lac renommé pour sa couleur bleue, à tel point qu’il a été baptisé Lago Azul (lac bleu, donc). Nous nous garons au centre des visiteurs en cours de construction, ce qu’il faut traduire par « bientôt ce sera payant », et empruntons le sentier qui mène à la crête du volcan. La caldera se découvre peu à peu et là, surprise, le lac bleu a disparu ! Enfin à la place c’est un lac d’un beau vert émeraude qui ne reflète ni le ciel, ni les parois basaltiques, ni la végétation rase et plutôt grise du cratère. Bon, j’imagine que c’est le même lac, qu’on n’a quand même pas remplacé toute l’eau juste pour faire une farce. Il est plutôt joli ce lac, mais je m’estime trompé sur la couleur. Et vu que nous n’avons rien payé, je ne peux même pas demander à être remboursé !


    Nous déjeunons sur place, histoire de consommer nos derniers aliments frais, car à la frontière chilienne que nous allons franchir tout à l’heure, la viande, les laitages, les fruits et légumes ne sont pas autorisés à l’importation. Et puis nous préparons tous les papiers nécessaires pour l’immigration, la douane, et le bureau de la circulation pour Roberto. Nous vous raconterons ça très bientôt, promis !