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  • 162. La Carretera Austral

    162. La Carretera Austral

    L'un des magnifiques paysages rencontrés tout au long de la Carretera Austral
    L’un des magnifiques paysages rencontrés tout au long de la Carretera Austral

    Après un faux départ pour cause de batterie défaillante, nous allons pouvoir enfin nous engager sur cette mythique Route Australe, reliant depuis les années 1980 les villes et villages isolés de la Patagonie chilienne au centre du pays. Les magnifiques paysages traversés ont une contrepartie : de nombreuses portions en terre et gravier rendent la conduite difficile et envahissent les véhicules de poussière, aussi bien dehors que dedans !

    Parcours sur la Carretera Austral entre Puerto Yungay et Coyhaique
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    Roberto en panne

    Cette photo trouvée sur le net de notre ferry amarré à Puerto Yungay, ne montrant qu'un seul véhicule resté sur le pont après le débarquement de tous les autres, reflète parfaitement notre détresse du moment
    Cette photo trouvée sur le net de notre ferry amarré à Puerto Yungay, ne montrant qu’un seul véhicule resté sur le pont après le débarquement de tous les autres, reflète parfaitement notre détresse du moment

    Car oui, arrivés au bout de notre périple maritime, au moment de démarrer pour débarquer du ferry, la batterie moteur nous lâche. Alors que tout les autres passagers et véhicules sont descendus, le Crux Australis s’éloigne un peu de la rampe de débarquement contre laquelle il se maintenait avec ses moteurs, tandis que plusieurs membres d’équipage essaient de nous dépanner. D’abord en nous branchant avec des câbles sur un Fenwick, mais ça ne fonctionne pas. Ils essaient aussi de recharger la batterie avec un chargeur, mais nous n’y croyons pas, l’opération prenant habituellement des heures. Nous cherchons des solutions, sachant que Puerto Yungay, n’est qu’un quai de débarquement, il n’y a rien ici et sûrement pas un garagiste. Faire venir un dépanneur de la ville la plus proche, à 120 km ? Repartir dans l’autre sens jusqu’à Puerto Natales où le dépannage sera plus facile ? Nous faire tracter hors du bateau jusqu’au quai où nous attendrions l’arrivée d’une batterie que nous commanderions ? Finalement, le mécanicien de bord arrive avec une grosse batterie de camion sortie d’on ne sait où, la branche sur celle de Roberto avec des câbles qu’il dénude lui-même et non ceux avec pinces et … le moteur démarre enfin. Nous remercions chaleureusement tous les intervenants et partons sur la Carretera Austral avec pour objectif d’atteindre la prochaine ville, Cochrane, à 120 km de là, sans caler évidemment. Peu de risque avec la boîte automatique sauf à éteindre le moteur par mauvais réflexe lors d’un arrêt – nous décidons de ne nous arrêter à aucun moment ! – mais nous craignons surtout la sécurité antichoc que nous avons déjà expérimentée à plusieurs reprises et qui interrompt l’arrivée de carburant et fait s’étouffer le moteur lorsque l’on tape un peu dur, sur un nid-de-poule par exemple. Or la Carretera Austral à cet endroit en est truffée, surtout sur les 30 premiers kilomètres, et la surface en terre ne nous aide pas. A rouler ainsi au pas, nous mettons 4 heures à parcourir la distance, à 30 km/h de moyenne donc, avant de nous garer enfin devant l’atelier d’un garagiste. Sans nous faire trop d’illusions sur la possibilité de trouver rapidement la veille d’un week-end une batterie conforme dans cette petite ville de 3 700 habitants.


    Un week-end à Cochrane

    Le garagiste et sa secrétaire font des pieds et des mains pour nous trouver une batterie. Aucun modèle convenable n’étant disponible dans la ville, ils en ont trouvé une à 6 heures de route de là… Et peut être livrable seulement le mardi soir (nous sommes arrivés au garage un vendredi après-midi). Nous trouvons ça un peu long. Ils finissent par nous dénicher quelqu’un qui nous la mettra dans le bus du dimanche pour qu’elle arrive au garage le soir même et qu’elle puisse être installée le lundi matin. En attendant nous visitons cette petite ville paisible, nous allons déjeuner au restaurant, puis nous retrouvons nos amis français rencontrés sur le ferry. Yves et Rosanne se proposent de nous emmener pour la journée du dimanche visiter le parc naturel voisin. Super !


    Le Parc National Patagonia

    Pour une fois passagers de la voiture de location d’Yves et Rosanne, nous partons donc visiter ce parc naturel réputé et qui était d’ailleurs à notre programme. Nous allons toute la journée contempler des paysages à la fois diversifiés et époustouflants, observer des espèces animales et végétales qui nous étaient jusqu’ici inconnues, apprendre quelques spécificités du parc au Centre des Visiteurs très joliment aménagé. Nos amis nous redéposeront à notre garage la tête emplie de tout ça et en conséquence vidée de tout souci.


    ¿Llegada o no llegada?

    Après 3 nuits dans Roberto immobilisé dans le garage, nous attendons avec inquiétude l’arrivée du personnel : notre batterie est-elle bien arrivée la veille ? Devant notre regard interrogateur, ils nous font signe que oui. La batterie sera remplacée assez rapidement. Nous craignions d’être un peu « taxés » sur les frais de livraison, mais, hormis le prix de la batterie elle-même que nous avions réglé à la commande, la réparation et la livraison ne nous coûtent que …15 €. La secrétaire nous explique que le chauffeur du bus est un ami et qu’il ne lui a pas facturé le transport. Sympa, non ? Le moteur démarre au quart de tour, et nous voilà repartis !


    La route australe

    Cette route mythique du sud-chilien que nous allons suivre pendant plus d’une semaine a été construite à l’initiative d’Augusto Pinochet à partir de 1976, pour relier au centre du pays les villages du sud de la Patagonie et ainsi mieux occuper le terrain face aux convoitises de l’Argentine. Le pape lui-même dut intervenir en 1979 pour éviter une guerre entre les deux pays. 20 ans et 300 millions de dollars plus tard, une route de terre reliait Puerto Montt et Villa O’Higgins sur 1240 km. Depuis, l’asphalte a recouvert peu à peu la partie nord, mais au sud, c’est la terre, le gravier et la poussière qui dominent. La conduite est assez éprouvante, la vitesse moyenne horaire est basse, et la quantité de poussière phénoménale qui s’infiltre dans l’habitacle nous conduit à interposer une bâche entre les portes arrière et la chambre, et à rouler à la clim avec circulation d’air en circuit fermé pour éviter une grosse séance de nettoyage le soir. La consolation, c’est que le paysage est extraordinaire tout du long, sans cesse changeant, entre montagnes aux cimes enneigées, couvertes de forêts denses ou bien d’arbustes rougeoyants, prairies vert pomme, lacs et rivières aux couleurs improbables (bleu acier, turquoise laiteux, vert de gris, vert tilleul, ocre-rouge, gris cendré, etc.), vallées larges de plusieurs kilomètres ou au contraire très étroites et profondes sans aucune barrière de sécurité. La circulation n’est pas très dense, mais dans les zones terreuse, les véhicules soulèvent de gros nuages de poussière. Pas mal de motos suivent le parcours, certains avec un film étirable alimentaire par dessus la visière du casque. Et étonnamment, nous croisons ou doublons beaucoup de vélos, tous semblant suer sang et eau dans cette ambiance de poussière, de vent et parfois de pluie. Une certaine idée du dépassement de soi que nous admirons mais sans aucune envie d’y adhérer !


    Il est venu le temps des cathédrales

    Nous faisons étape à Puerto Rio Tranquilo. Possiblement nommée ainsi en raison du calme de l’une des 2 rivières qui encadrent la ville. Ils auraient choisi l’autre, un torrent tumultueux, nous aurions peut-être fait étape à Puerto Rio Hyperactivo… L’activité principalement touristique du lieu est centrée sur 2 activités : le trek accompagné jusqu’au Glacier Exploradores, avec 5 à 6 heures de marche dont plusieurs sur la glace, et la balade tranquille de 2h30 assis sur un bateau vers les Cathédrales de Marbre. Devinez ce que nous avons choisi ?

    Nous voilà donc partis en VIP avec Yves et Rosanne pour visiter cette curiosité naturelle qui n’est accessible qu’en bateau. Ce sont initialement des falaises de calcaire transformées en marbre à l’époque de la naissance des toutes premières palourdes (il y a 250 à 500 millions d’années) que le vent et l’eau du lac voisin ont sculptées pendant des millénaires. Résultat : un gruyère de marbre totalement inutilisable par les constructeurs carrarais ou autres, mais faisant le bonheur des agences touristiques, des pêcheurs et des loueurs de kayaks du coin. Car la nature a fait du bel ouvrage, découpant la côte en dentelles, en grottes, en tunnels ou en îlots à base étroite baptisés chapelle ou cathédrale pour les plus célèbres. S’y engouffrer avec le bateau sans toucher les parois (sacrilège !) a été un grand moment, surtout lorsque le ciel s’est dégagé et que la couleur devenue turquoise de l’eau a sublimé le spectacle. La visite se fait volontiers en kayak, mais peu se risquent dans les anfractuosités, le pagayage devenant alors très délicat, sans parler du risque d’esquimautage sur des fonds tranchants comme des lames de rasoir.


    Un si joli village

    Le petit cimetière de Puerto Rio Tranquilo est hors du commun. Il est constitué de petites maisons en bois pour la plupart, souvent colorées, et regroupées autour d’une église miniature. Y sont reproduites dans la plupart des cas les maisons originales des défunts, avec cette architecture particulière que nous trouverons un peu plus loin dans l’île de Chiloé, dont sont originaires beaucoup des habitants initiaux. L’une de ces tombes est en forme de bateau. Manifestement un pêcheur qui vivait sur son embarcation. Une pratique funéraire spéciale est aussi à mentionner dans la région : les arbres-cercueils. Cela concernait essentiellement les autochtones, qui suspendaient les cercueils de leurs défunts dans les troncs creux de cyprès. Petit à petit, l’arbre se refermait autour des cercueils et les faisaient disparaître. Nous n’avons appris ça qu’après avoir quitté la ville, et de toutes façons il fallait s’enfoncer assez loin dans la forêt pour tenter de voir quelque chose. Tant pis, nous nous contenterons des petites maisons déjà bien curieuses.


    Le château de basalte

    Allons-nous reprendre notre bateau pour explorer cette fois une coulée de lave sculptée en forme de château par la nature ? Pas vraiment : le « Mont Château » au-dessus de la ville de Villa Cerro Castillo est un vrai sommet montagneux, tout en basalte, culminant à 2 675 mètres et d’ascension réservée aux grimpeurs chevronnés. Du genre alpinistes, ou encore mieux andinistes. Pour nous autres, humbles promeneurs du dimanche, il est possible de randonner en 6 heures aller-retour jusqu’à un point de vue. Ou encore pour les promeneurs du dimanche-lundi-mardi-mercredi d’effectuer le tour du massif en 4 jours. Aucune de ces 3 possibilités ne nous a inspirés, et encore moins le vent à décorner les bœufs, alors nous nous sommes contentés d’une pause contemplation, photo et déjeûner. De vrais touristes pépères ! Une fois encore, la route australe pour y parvenir a été un ravissement. Nous commençons à voir de plus en plus au bord des routes les feuilles géantes, volontiers supérieures à 1 mètre de diamètre, de la Rhubarbe du Chili. Malgré le nom, rien à voir avec notre rhubarbe européenne. Plusieurs espèces coexistent : Gunnera tinctoria, qui est comestible (jeunes plants), et Gunnera manicata, qui ne l’est pas. Ces deux espèces étant interdites d’importation dans l’UE pour cause de risque invasif, ce qui n’empêche pas de nombreux sites internet d’en vendre, vous risquez peu de vous tromper.


    Coyhaique

    Cette ville est connue comme la porte d’entrée de la Patagonie chilienne, mais comme nous ne faisons rien comme tout le monde, ce sera pour nous la porte de sortie. C’est de là aussi que la batterie de Roberto a fait 6 heures de bus vers le sud pour aller se nicher sous mes pieds, mais ça ne concerne guère que nous. Nous en ferons une simple étape logistique, garés une fois n’est pas coutume entre 2 locomotives désaffectées en attendant le lavage de notre linge. Après un petit tour en ville à flâner entre le carrefour des pharmacies (il ne s’appelle pas comme ça en réalité mais 4 pharmacie s’y font face – et concurrence), la cathédrale qui ressemble plutôt à une église de village, les électriciens qui rajoutent un Nème fil à un réseau déjà inextricables et l’inévitable marché artisanal, nous aurons tout de même le plaisir de retrouver à la taqueria (restaurant de tacos) « La Miserable » Yves et Rosanne autour d’un pisco sour (la boisson nationale) et d’une bière (celle qui grignote du terrain sur les excellents vins chiliens). Nous reprenons vite la route australe, naviguant cette fois parmi des massifs de genêts à profusion, des champs de lupins et toujours ces buissons ardents chiliens.

    Reprise de la route et devinette


    Ainsi donc nous quittons cette vaste région qu’est la Patagonie, que nous aurons vue aussi bien du côté argentin que du côté chilien. Mais nous n’en avons pas encore terminé avec la route australe, décidément très longue. À bientôt pour la suite !

  • 126. Les merveilles du Monténégro

    Nous arrivons au début du mois de mai au Monténégro, le 31ème pays depuis le début de notre vie nomade il y a un peu plus de 3 ans, alors que nous approchons des 99000 km parcourus. Ce petit pays a été l’un des derniers avec la Serbie à quitter la Yougoslavie, les deux contrées partageant une religion orthodoxe prédominante et une affinité pour le communisme. Nous ignorons tout du Monténégro, la découverte est totale et va s’avérer pleine de belles surprises. Alors que nous pensions le traverser en une semaine (le pays a la taille de l’Île de France), il nous en faudra au moins deux avant de nous décider à en sortir.

    Les Bouches de Kotor

    Nous abordons le Monténégro par les Bouches de Kotor, un ensemble étonnant de 4 baies profondes entourées de hautes montagnes, s’apparentant un peu aux fjords nord-européens, mais débouchant sur la Mer Adriatique. La route qui en épouse le moindre contour offre des vues spectaculaires à chaque virage et traverse de charmants petits villages. Après un arrêt dans la cité balnéaire d’Herceg Novi, qui nous intéressera davantage par son monastère orthodoxe que par son centre historique très touristique, nous nous arrêtons à Lipci observer quelques peintures rupestres datant du VIIIè siècle av. J.-C., d’accès étonnamment libre. L’étape suivante est Risan, où nous décidons de passer la nuit sur une jetée en attendant l’ouverture le lendemain d’une maison ornée de mosaïques romaines du IIè siècle ap. J.-C. C’était sans compter sur le fait que le 2 mai était encore la fête du travail au Monténégro. Ils doivent sans doute travailler beaucoup pour avoir 2 jours de congés à cette occasion. Nous gagnons ensuite Perast, peut-être le plus beau village de la baie bien qu’envahi par la foule, venue en partie visiter 2 îles minuscules hébergeant l’une une église l’autre un monastère. La route se termine par la ville fortifiée de Kotor. Après, si l’on ne veut pas faire le tour complet, il ne reste plus qu’à s’échapper par l’une des nombreuses petites routes en lacets qui partent à l’assaut des montagnes.



    Une route à dessein

    Au lieu de poursuivre le tour des bouches de Kotor, nous prenons la direction des montagnes au Nord. Alors que la pente n’est encore que très modeste, nous rencontrons une petite succession de lacets qui sur notre GPS et sur Google Earth dessinent une sorte de M. Eh bien ça n’est pas un hasard. Cette sinuosité inutile – la route aurait pu aller tout droit compte tenu de la faible pente – est l’acte volontaire de l’architecte austro-hongrois en charge de la construction de cette route en 1878, tombé amoureux d’une monténégrine dénommée Milena, à qui il a pu offrir cette belle preuve de son affection. Et dans M il y a aussi aime, n’est-ce-pas ?

    Un peu plus haut, nous partons à l’assaut d’une impressionnante succession de lacets, 25 virages en épingles à cheveux sur quelques kilomètres, cette fois tout à fait justifiée. De plus, cette route appelée Serpentine est très étroite et assez fréquentée. Croiser les véhicules en sens inverse était presque un challenge à chaque fois. Particulièrement quand il s’agissait de bus. Nous en avons tout de même rencontré trois, nous donnant l’occasion d’apprendre la bonne technique pour que ça passe dans les virages : toujours laisser le bus à l’extérieur !


    Purée de poisse

    Montés bien haut avec ces routes délicates mais superbes, nous finissons dans le brouillard, et c’est bien dommage parce que notre destination du jour est un petit sommet censé procurer une vue époustouflante à 360° sur la moitié du pays et même les pays limitrophes. A l’arrivée au parking ça n’est pas gagné. Mais il nous reste l’espoir que ça se dégage après avoir gravi les 491 marches qui mènent au Mont Lovcen. Ne croyez pas pour autant que toutes les montagnes du Monténégro soient dotées d’escaliers. C’est qu’ici, au sommet, se trouve le mausolée du prince-évêque préféré du pays, qui a régné de 1830 à 1851, avant que le Monténégro ne devienne une vraie monarchie un peu plus tard. Pierre II Petrovic Njegos était un leader aussi bien politique que culturel, connu pour ses œuvres poétiques et philosophiques. Après que la petite chapelle où il était enterré ait été endommagée par les guerres, le pays reconnaissant l’a transformée en un mausolée étonnant. La démocratie est maintenant de mise au Monténégro, mais un prétendant au trône attend son tour en Bretagne où il est né après l’exil de la famille.

    Le brouillard ne se lèvera pas, nous décidons de repartir. Mais Roberto non. Toujours ce démarreur qui ne se lance pas, alors que pourtant tout ce qui est électrique fonctionne. Nous branchons le logiciel de diagnostic sur la prise ODB. Il dit que tout va bien. Et bien sûr, avec une boîte automatique, pas question de tenter de démarrer en prise. Comme ça s’était résolu tout seul il y a 3 jours, nous patientons un peu. Et Roberto finira de bouder. Alors nous changeons nos plans et partons vers la capitale qui n’est qu’à une heure de route et qui possède un garage Fiat-Iveco.


    Bagdad Café

    Nous trouvons facilement ce tout petit garage qui ne paie pas de mine. À 17h15, un quart d’heure après la fermeture officielle, il est encore ouvert. Nous entrons et cherchons quelqu’un dans ce tout petit local ne pouvant pas recevoir plus de 3 voitures, où règne un certain désordre ambiant et où la télé semble tourner en continu. Je déniche un mécano, branché avec son ordi sur une voiture. J’explique notre problème. Il commence par me dire que c’est encore férié pendant 5 jours (nous sommes le vendredi de Pâques orthodoxe…) avant de me donner, devant mon air dépité, rendez-vous à 8h30 demain matin. Ouf ! Nous dormons sur un terrain vague loin de nos standards habituels mais proche du garage. Roberto démarre correctement et nous sommes pile à l’heure au rendez-vous. Après quelques essais, ils nous disent que le démarreur a peut-être un problème, mais que la batterie aussi. Ils nous démontent le premier, nettoient et graissent tout mais ne trouvent pas grand-chose. La batterie semble moins en forme et il est probable qu’après 3 ans et près de 100 000 km elle soit en fin de vie. Nous acceptons la proposition de la changer. En attendant que la commande arrive d’un stock voisin, on nous amène des chaises puis on nous propose du café, de l’eau, un jus de fruit. Nous déclinons gentiment tout, mais quand ils nous proposent du brandy (!) nous acceptons finalement le café… Que nous dégustons avec eux pendant leur pause. Ils sont vraiment aux petits soins pour nous, nous font visiter le garage, nous montrent où ils en sont, etc. Finalement la batterie arrive et vers 11h, nous repartons avec un Roberto tout fringant et démarrant au quart de tour.


    Fuir la foule

    Avant que Roberto nous fasse le coup de la panne, nous avions prévu de visiter un monastère orthodoxe très connu dans le pays. Mais pas très facile d’accès. Nous nous sommes dits qu’y aller un week-end pascal n’était pas une si bonne idée et nous décidons de partir du côté opposé, vers une région montagneuse peu visitée. C’est une route magnifique qui nous y mène, longeant d’abord un canyon spectaculaire puis traversant des zones ressemblant un peu au massif des Causses chez nous. C’est de nouveau une voie étroite, par endroits mal revêtue, mais le côté sauvage nous va bien et nous ne croisons que rarement d’autres véhicules. Nous arrivons le soir au village de Gusinje, au cœur d’une vallée bucolique avec ruisseaux, pentes herbeuses, cimes enneigées tout autour et ce qu’il faut de vaches et de moutons pour compléter l’ambiance campagnarde.


    Les pieds dans le Plav

    Dans le même secteur se trouve le lac de Plav. Encore un décor magnifique avec des couleurs qui n’auraient pas manqué d’inspirer Monet. Mais une fraîcheur – nous sommes à plus de 900 m d’altitude – qui n’incite pas à y tremper autre chose que les pieds. Le village lui-même, sans être exceptionnel, mérite qu’on jette un œil à sa tour en pierre construite au XVIe siècle pour mieux se défendre des invasions ottomanes et à ses mosquées en pierres ou en bois qui montrent que ça n’a pas été si efficace…


    Vers le grand oeil bleu

    Nous faisons maintenant cap au Nord-Est vers d’autres montagnes, celles du parc naturel du Durmitor. De hauts plateaux, de jolis petits lacs et une couronne de montagnes dont certaines enneigées. Pas moins de 50 sommets à plus de 2000 m d’altitude nous attendent. De décembre à mars, le parc est d’ailleurs une station de ski réputée. Le reste de l’année, il semble que ces grands espaces soient peu visités et c’est bien dommage.


    Presque noir


    Scenic Road

    Nous avions rencontré ce concept lors de notre visite des parcs américains : beaucoup d’entre eux sont dotés d’une « scenic road », une route qui mène à différents points de vue ou départs de randonnées et qui permettrait même de visiter un parc sans descendre de sa voiture. Au parc du Durmitor, nous avons emprunté cette route panoramique sur à peu près les 2/3 de ses 75 km. Bien moins aménagée que ses homologues américaines, elle est particulièrement étroite, jouxte sans protection de nombreux précipices et côtoie des parois à risque élevé d’éboulement si l’on peut en juger par les roches jonchant la route à certains endroits. Elle est à double sens et il est ardu de s’y croiser. Il faut parfois reculer de quelques centaines de mètres pour trouver un petit élargissement approprié. Curieusement, le prospectus recommande une circulation en sens antihoraire SAUF pour les (petits) camping cars à qui il est conseillé l’autre sens… Raymond Devos trouverait certainement que ça n’en a pas. De sens.


    Gorge profonde


    Le monastère d’Ostrog

    Ce monastère isolé en plein centre du Monténégro, est le plus vénéré des chrétiens orthodoxes du pays, la religion majoritaire. Il se compose d’un monastère supérieur, le plus emblématique du fait de son encastrement dans une falaise de 900 m de hauteur, recevant un million de visiteurs par an, d’un monastère inférieur, situé 2 km plus bas, beaucoup moins visité, et de deux petites églises. Le tout premier aurait été créé par Saint-Basile, un évêque d’Herzégovine, qui aurait amené tous ses moines dans 2 grottes présentes dans la falaise après qu’ils aient été chassés de leur monastère initial d’Herceg Novi par les Ottomans. Son corps est maintenant enchâssé dans le mur de la petite église attenante et continuerait de guérir toutes sortes de maladies. Ce qui est bien c’est que toutes les confessions sont acceptées. La santé n’a pas de religion n’est-ce-pas ? De magnifiques fresques ornent l’intérieur, mais les photos sont interdites. Les superbes mosaïques de l’étage supérieur sont par contre accessibles. Une belle ambiance en tout cas et pas tant de monde que ça.


    Podgorica

    La jeune capitale du Monténégro – elle ne l’est devenue qu’en 2006, à l’indépendance du pays – est le reflet du passé chaotique du pays. Après les divers envahissements plus ou moins destructeurs qu’elle a subis, la ville s’est reconstruite de façon assez hétéroclite en une sorte de melting pot architectural quelque peu déconcertant. Nous y avons flâné une journée et fait tout de même quelques découvertes, démentant ceux qui racontent sur les réseaux qu’il n’y a rien à voir.


    Le Temple de la Résurrection du Christ est une superbe cathédrale orthodoxe presque neuve – elle n’a été consacrée qu’en 2014 – avec ses larges dômes surmontés de croix dorées, ses murs en pierres taillées et son intérieur couvert de fresques. Une cérémonie de mariage était en cours lors de notre visite, mais un groupe de touristes ayant été invité par leur guide à rentrer, nous avons suivi le pas. Nous n’avons néanmoins pas pu tout explorer, et nous n’avons pas réussi à dénicher la fresque la plus célèbre, une petite saynète montrant Tito, Marx et Engels brûlant ensemble en enfer. Une vengeance des orthodoxes sur l’interdiction de culte ordonnée par le régime yougoslave. Je vous mets quand même une photo prise sur Internet.


    Stara Varos, le vieux quartier ottoman, en dehors de ses ruelles pavées qui tranchent avec les larges avenues de la ville nouvelle, ne possède pas de construction bien typique à part peut être la tour de l’horloge peu mise en valeur et le vieux pont romain. Nous avons été intrigués par contre par de multiples graffitis dans ses rues montrant des vikings et la date 1987. Après recherches, il s’agit d’une référence à la date de création d’un club de fans de l’équipe de foot locale. Ils se sont nommés les « barbares » et sont connus pour être très turbulents, responsables de nombreuses interruption de matches après avoir envahi le terrain, lancé des fusées éclairantes, des gaz lacrymogènes et des objets contondants. Y compris lors de compétitions européennes. Les hooligans monténégrins en quelque sorte.


    Du vin de bonne garde

    Pas très loin de Podgorica, nous nous arrêtons visiter une cave à vin qui possède une histoire particulière : elle est en effet installée 30 mètres sous terre dans des anciens hangars top secret abritant les avions de l’armée populaire yougoslave. 1 million de litres de vins vieillissent juste sous le vignoble dont ils sont issus. Deux cars de touristes arrivés juste avant nous ont dissuadé de tenter la dégustation, mais c’est une option sur place, y compris avec restauration et accord mets-vins si ça vous tente.


    C’est une surprise mais chut !

    Peu de gens le savent, mais les chutes du Niagara sont à 10 minutes de Podgorica, au Monténégro. On ne peut pas en douter, c’est écrit dessus. Plus modestes que leurs homologues nord-américaines, elles sont néanmoins de belle prestance et méritent véritablement la visite. A part peut-être au mois d’août où elles auraient tendance à se dessécher, la comparaison n’étant alors plus de mise.


    Le Lac de Skadar

    La plus grande étendue d’eau des Balkans sert aussi de frontière entre le Monténégro et l’Albanie. Elle est alimentée par une rivière sinueuse bordée de nénuphars, dont on peut observer les magnifiques méandres depuis la route panoramique qui traverse le parc. Plus loin, c’est le lac presque entier que l’on peut observer. Sa faible profondeur, 5 m en moyenne, explique la présence de nombreuses plantes aquatiques lui donnant de belles couleurs, et attirant surtout une faune exceptionnelle. 256 espèces d’oiseaux notamment, dont le rare pélican frisé que nous n’aurons pas le bonheur de rencontrer alors qu’il avait une tête sympathique sur les photos. La route panoramique est aux « normes » monténégrines, c’est-à-dire étroite, tortueuse, mal limitée, sans marquage au sol évidemment, et dont les glissières de sécurité sont remplacées par de simples rochers posés en équilibre au bord du précipice. L’attention nécessairement soutenue du conducteur limite un peu l’observation des paysages pourtant exceptionnels. Heureusement que des arrêts sont ménagés ça et là !


    Cetinje

    La capitale du pays de 1481 à 1918 est un peu plus chargée d’histoire que sa successeure Podgorica. Elle conserve nombre de bâtiments Art nouveau datant de l’époque où la noblesse européenne rendait visite à celle du Monténégro. D’opulentes demeures d’habitation – dont celle du président, mais aussi des administrations, des ambassades, etc. La construction effrénée noie tout ça un peu plus chaque jour dans des immeubles plus ou moins modernes, mais il persiste suffisamment de bâtiments de caractère pour rendre la visite de la ville agréable. D’autant qu’un certain nombre de ces édifices ont été transformés en musées.   


    Laisse béton

    « Une petite Dubrovnik, le calme en plus » disait notre guide à propos de Budva, la première ville que nous retrouvons sur la côte. Après la visite de la « perle de l’Adriatique » en Croatie, il nous fallait aller le vérifier. Eh bien nous avons été très déçus. La citadelle qui crève les yeux dans la version croate est ici difficile à apercevoir ici, presque constamment dissimulée par des constructions récentes hideuses. Et une fois passées les murailles, on retrouve la même concentration de boutiques et restaurants, mais sans l’harmonie et la richesse architecturale de la grande sœur croate, définitivement bien supérieure. Le seul point sur lequel nous sommes en accord, c’est le moindre nombre de touristes. Mais il ne faut pas chercher bien loin l’explication.


    Un peu plus loin, la presqu’île de Sveti Stefan, certes hyper photogénique, confirme la vente du littoral aux promoteurs immobiliers : là c’est la totalité de cet ancien village, dont les habitants ont été expulsés par le régime communiste, qui a été privatisée, les maisons ayant été reconverties en chambres d’hôtel de luxe. L’accès via l’étroite route est réservé exclusivement aux résidents, tout comme l’une des 2 plages qui l’entourent tandis que l’autre est payante. Du coup, le site touristique le plus photographié au Monténégro est aussi le moins visité. Quel paradoxe !

    Et à proximité, de nouvelles constructions sortent déjà de terre, une tendance au bétonnage intensif que nous ne pourrons malheureusement que confirmer en poursuivant la route côtière. C’est décidé, nous repartons vers les montagnes !


    Une vie de châteaux

    Nous allons trouver sur notre route quelques-uns de ces nombreux châteaux, perchés stratégiquement au sommet de montagnes pour assurer la défense des envahisseurs actuels contre les envahisseurs futurs. Le Monténégro a, malheureusement pour lui, fait l’objet de beaucoup de convoitises dans le passé.

    La forteresse de Haj Nehaj fut construite au XVe siècle par les Vénitiens pour se protéger des Ottomans. On y accède par une belle randonnée dans la forêt. Au sommet, on s’étonne de la taille de la construction et on compatit pour les travailleurs qui ont assemblé toutes ces pierres au bord d’un précipice. On distingue encore bien la silhouette de la petite église qui disposait autrefois d’un autel catholique et d’un autre orthodoxe. Nous avons eu la surprise de voir un père et sa fille, ayant gravi comme nous le sentier, venir y prier. La nature envahit délicieusement les lieux et le panorama est bien sûr splendide.


    La citadelle de Stari Bar, alors qu’elle est située en plein centre-ville, a le mérite de ne pas être habitée et envahie de commerçants, lesquels sont sagement alignés à l’extérieur des murailles. L’intérieur est dans son jus et fait l’objet de travaux de restauration permanents. On y découvre des restes des différentes civilisations qui ont occupé les lieux, des Illyriens en 800 av. J.-C. aux Monténégrins depuis 1878, en passant par les Slaves, les Vénitiens, les Ottomans. Paradoxalement, ce sont les Monténégrins qui ont le plus abîmé les bâtiments en les bombardant pour récupérer leur bien. Un gros tremblement de terre en 1979 a aussi fait beaucoup de dégâts. Ayant eu la bonne idée de démarrer de bonne heure, nous avons la chance d’avoir le site presque rien que pour nous. C’est en redescendant vers 11h que nous avons croisé quelques « groupeaux », comme nous les appelons…

    L’olivier bimillénaire

    La région de Bar est couverte d’oliviers, il y en aurait plus de 100 000, et la majorité aurait plus de 1000 ans. Celui-là serait le doyen de toute l’Europe avec ses 2 000 ans d’âge. S’il a résisté aux dégradations des différentes guerres qui ont secoué le pays, il a été un partiellement brûlé par un incendie accidentel : un joueur de cartes qui profitait de son ombre a jeté accidentellement une allumette et l’un des troncs a pris feu. Sans doute un flambeur de poker.


    Dernier stop nature dans les ajoncs

    Nous n’aurons au cours de cette traversée du Monténégro passé qu’une nuit dans un camping, car nous étions un peu juste en électricité, et une autre en ville, près du garage Iveco dans lequel nous avions rendez-vous le lendemain. Tout le reste a été en pleine nature. Le pays en est largement doté et est plutôt tolérant sur le sujet. Jamais nous n’avons été dérangés ni n’avons craint pour notre sécurité.


    La frontière

    Nous en avons donc terminé avec ce beau pays qui nous aura réellement émerveillés. Nous nous dirigeons maintenant vers l’Albanie. Une autre aventure commence. Nous allons de nouveau changer de monnaie (vous ai-je dit que, bien qu’il ne fasse pas partie de l’Union Européenne, le Monténégro utilisait l’Euro ?) et devoir composer avec un nouvel opérateur téléphonique, notre forfait Free de 35 Go mensuels ne fonctionnant pas là-bas. Mais si tout était facile, il n’y aurait plus d’aventure ! A bientôt !


    Carte