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  • 172. Bienvenue au Pérou

    172. Bienvenue au Pérou

    Ayant traversé la frontière au niveau du lac Titicaca, à 3850 m d’altitude, nous ne changeons guère de décor. Les cultures sur les rives du lac sont peut-être plus nombreuses mais les petites maisons modestes aux parois de briques et aux toits de tôle sont les mêmes, et les chaînes montagneuses enneigées sont toujours là en toile de fond. Mais les différences ne devraient pas tarder à se manifester.

    Parcours correspondant à cet article, en version zoomable ici

    Puno, cité lacustre

    En dehors de l’hypercentre où subsistent quelques beaux bâtiments coloniaux, la ville est tout à fait quelconque. Comme d’habitude à l’arrivée dans un nouveau pays, nous y avons fait quelques courses essentielles : plein de diesel (c’est un bonheur de revoir plein de stations-service partout après les difficultés boliviennes), plein du frigo (il a fallu traverser le frigo vide) et achat d’une carte SIM pour Claudie. Il se dit sur les réseaux que les opérateurs n’auraient plus le droit de fournir des forfaits aux étrangers, et notre première tentative a semblé confirmer le fait. Mais nous avons trouvé apparemment le seul opérateur qui serait autorisé, Bitel, et qui nous a délivré un forfait sans histoire. Tout illimité 1 mois pour 10 euros, c’est moins cher qu’en France. Pour ma part, mon forfait Sosh couvre le Pérou.


    L’odyssée du Yavari

    Dans un port de Puno, un ancien navire à vapeur attend sagement au mouillage les rares visiteurs, en attendant un avenir meilleur. Son histoire peu commune nous a intéressés et nous avons eu envie de le visiter. Il a été commandé en Angleterre en 1861 par la marine péruvienne avec un autre bateau similaire. Mais pas question de lui faire traverser l’Atlantique par ses propres moyens, comment aurait-il fait pour rejoindre le lac Titicaca au beau milieu de la Cordillère des Andes ? Alors il a été transporté en 2766 pièces détachées, dont aucune ne devait dépasser es 1 750 kg, la charge maximale permise pour une mule (ce qui est déjà énorme !). Le transport maritime puis terrestre a pris 7 ans avec de nombreux imprévus, avant que le Yavari ne fut enfin assemblé, puis enfin lancé en 1870. Il fonctionnait initialement à la voile et avec une chaudière à vapeur alimentée par du fumier de lama. Désarmé, il fut revendu à une compagnie britannique qui installa un moteur diesel suédois, toujours en place et fonctionnel aujourd’hui. En 1975, le navire fut abandonné et commençait à sérieusement se dégrader lorsqu’il fut remarqué par une Anglaise qui organisa, via une association caritative, sa restauration avec l’objectif final de faire de petites croisières sur le lac Titicaca. C’est le second du navire, un véritable passionné, qui nous en a fait la visite. Malgré le peu de moyens dont il dispose il fait son possible pour entretenir ce qui existe et améliorer petit à petit le bateau. Nombre de pièces sont originales, et cuivres comme boiseries brillent comme au premier jour. Magnifique. J’adorerais faire une petite traversée du lac sur le Yavari !


    Dormir sur la paille ?

    Sur le papier, les îles flottantes des Uros, posées sur le lac Titicaca face à Puno, ont tout pour faire rêver : des îlots tressés en roseaux (la totora), des maisons dorées qui semblent flotter entre ciel et eau, et une culture ancestrale qui défie le temps. Les touristes s’y pressent, pensant découvrir là un mode de vie figé dans le temps, allant même jusqu’à « dormir chez l’habitant ». Dans la réalité, les habitants vivent tous à Puno, marre d’être toujours sur la paille… Ils reviennent le jour, juste avant les touristes, pour faire le petit-déj à ceux qui ont dormi là, ou surtout pour vendre repas et souvenirs aux autres. Certes la magie de marcher sur un sol qui s’enfonce sous les pas existe, tout comme celle d’observer une manière de vivre qui a bien existé autrefois, mais il est difficile de ne pas se rendre compte de l’organisation implacable qui est derrière tout ça. A vrai dire, ma critique ne se fonde que sur l’expérience que décrivent les gens sur les réseaux. Nous étions déjà allés sur les iles Uros avec nos enfants il y a 24 ans, et nous avons décidé de ne pas y retourner. Seul le drone y a fait un petit tour grâce à un stationnement nocturne opportun sur les hauteurs juste en face.


    Le cimetière inca-colla

    Connaissez-vous l’Inca-Kola, la boisson nationale gazeuse péruvienne qui devance – une exception mondiale – le Coca Cola ? On en voit partout ici, même dans les petites échoppes du site archéologique de Sillustani que nous visitons aujourd’hui. Si je me suis permis cette allusion, c’est pour faire un parallèle douteux avec les peuples qui ont géré ce site funéraire : d’abord les Collas, entre le IXe et le XIIIe siècle, puis les Incas entre le XVe et le XVIe siècle. Certaines tombes seraient encore antérieures, remontant aux Tiwanakus (Ve – IXe siècle). Dans tous les cas, il s’agit de chullpas, des tombes familiales en forme de tour possédant une petite entrée en bas que l’on refermait après y avoir introduit défunts et offrandes. On voit bien les différentes techniques de fabrication, notamment les rampes qu’utilisaient les Collas et la taille précise des pierres employée par les Incas. L’ensemble, situé sur une péninsule au milieu d’un lac, offre des paysages magnifiques.

    Habitation typique du peuple Colla, un peu avant d'arriver à Sillustani
    Habitation typique du peuple Colla, un peu avant d’arriver à Sillustani

    Retourné à la campagne (3 lettres)

    Une définition sympathique de mots croisés* qui m’amène à vous parler de la monnaie péruvienne : le sol, qu’on nomme aussi le PEN en code ISO mais je ne voudrais surtout pas faire de politique. 😁 Encore qu’il est amusant de vouloir convertir le PEN à l’euro 😉 Un Sol vaut quasiment 0,25 €, ce qui nous simplifie grandement la tâche pour les conversions puisqu’il suffit de diviser les prix par 4. 👌 On trouve habituellement au dos des billets et des pièces des animaux (jaguar, vigogne, colibri, condor, etc.) et plantes typiques ou endémiques (reine des Andes, quinquina, orchidées, etc.) du Pérou. 🐆🦙🦅🌺🌾 Ça donne envie de collectionner les billets, non ?

    *J’aimais bien aussi « Rencontré après la gamelle »…


    Arequipa, la ville blanche

    Nichée à 2 300 mètres d’altitude, aux pieds de trois volcans qui devraient pourtant la salir de leurs cendres, Arequipa est pourtant surnommée « la ville blanche » en raison de la pierre volcanique claire, le sillar, dont on se sert pour bâtir ses principaux édifices. Cette pierre a l’avantage en outre de se tailler facilement, ce qui permet d’orner au mieux les façades de ses édifices baroques, de ses nombreuses églises, de son immense cathédrale qui occupe à elle seule un pan entier de la Place des Armes (cas unique au Pérou) et de nombreuses cours intérieures plus ou moins ouvertes au public. De fait, Arequipa est souvent considérée comme ville la plus élégante du Pérou.


    Une ville dans la ville

    Le monastère de Santa Catalina occupe au sein d’Arequipa un quadra entier (c’est l’espace compris entre 4 rues qui se croisent, formant une véritable ville dans la ville, ce qui était encore plus vrai à l’époque de sa création, en 1850, lorsque ce monastère vivait en totale autonomie. A l’instar du couvent Santa Teresa que nous avions visité à Cochabamba en Bolivie, les novices entrées ici selon le souhait de leur famille et moyennant 100 pièces d’or par an, ne devaient plus prononcer un mot et devaient consacrer leur vie au travail et à la prière. Mais à l’inverse du couvent bolivien, elles avaient le choix au bout de 4 ans de poursuivre ou non leur vie monastique. Dans ce cas, elles avaient la possibilité, en fonction des moyens donnés par leur famille, de se construire un appartement de plusieurs pièces, d’y faire venir des servantes, agrandissant ainsi la ville peu à peu. C’est ainsi un dédale de ruelles que l’on parcourt, tout en passant d’un appartement à l’autre par des porches ou des ouvertures étroites. Les murs peints alternativement en bleu et ocre, les couleurs vives de l’abondant fleurissement et les jeux de lumière avec le soleil en font un lieu assez magique à parcourir. Tout en découvrant petit à petit les anecdotes de la vie monastique.


    Le bouclier bleu

    J’en avais déjà remarqué avant, mais ces petits logos plus fréquents à Arequipa qu’ailleurs, principalement sur les monuments historiques, ont fini par éveiller ma curiosité. J’avais pensé un moment qu’il s’agissait de repères sismiques, afin de détecter les mouvements éventuels des bâtiments après un tremblement de terre – une éventualité probable dans la région. Ou encore de guides pour scanner ces édifices d’intérêt historique. Mais quelques recherches m’ont amené vers une autre explication, qui remonte curieusement à la Seconde Guerre Mondiale. Afin de protéger les biens culturels d’un pays des dégradations liées à la guerre, aux exactions humaines ou encore aux catastrophes naturelles, la Convention de La Haye a mis en place en 1954 ce moyen d’identification. Apposé sur les toits ou les façades historiques, ce bouclier bleu est un véritable dispositif international destiné à signaler les biens culturels à préserver en cas de conflit armé. Ce marquage indique aux forces militaires que le bâtiment possède une valeur patrimoniale important et ne doit pas être pris pour cible. Ce n’est évidemment une garantie contre rien, mais cela peut contenir l’ardeur d’éventuels oppresseurs et guider les priorités de réparation ou préservation en cas de dommages. En Iran actuellement, sur recommandations de l’UNESCO on peint ou on dispose ces boucliers bleus sur les toits des 28 sites classés par l’institution afin que les pilotes de drones les identifient comme tels et les épargnent. Comme quoi, du Pérou à l’Iran il n’y a qu’un pas !


    La route du sillar

    Beaucoup plus écologiques que les Chinois ou les Etats-Uniens d’Amérique qui vont chercher leur marbre à Carrare (ce sont les premiers importateurs mondiaux), les Arequipeňos vont se servir en sillar …juste à côté de chez eux. Dans des carrières en périphérie de la ville d’où est extrait le sillar, cette fameuse roche volcanique claire qui habille les bâtiments du centre historique. C’est là que les retombées de cendres, de pierres ponces et de fragments de roches se sont déposées il y a environ 1,8 million d’années après une éruption cataclysmique du volcan Chachani. En se refroidissant lentement et en se compactant, ces épais dépôts ont donné naissance à une roche légère, poreuse et facile à tailler. Tout en étant résistante aux séismes, ce qui n’est pas une mince affaire ici. Le sillar a été utilisé dès l’époque coloniale et continue d’être employé aujourd’hui dans plusieurs carrières. Celle que nous visitons n’est pas la plus active. Elle a été aménagée pour des raisons pédagogiques, invitant un grand nombre d’artistes à réaliser des œuvres sur place afin d’attirer le touriste. Nous baladant au milieu de grandes falaises blanches, nous observons nombre d’animaux, de personnages, d’écussons réalisés en sillar. Une reproduction d’une zone du site de Petra a même été réalisée. Et devinez en quelle matière sont faites les toilettes ?


    Camélidés du Nouveau Monde

    Quittant Arequipa vers le nord en direction du réputé Cañon de Colca, nous allons circuler à des altitudes de plus en plus élevées, franchissant même un col à 4 910 m, plus haut que le Mont-Blanc donc. Un nouveau record pour Roberto qui grimpe sans rechigner. Nous avons appris à donner quelques coups d’accélérateur le matin avant de démarrer (le diesel semble avoir un peu de mal à arriver avec l’altitude, alors que les températures ne sont pas forcément négatives la nuit) et à gérer manuellement la boîte de vitesse en montée (le rendement inférieur du moteur en altitude semble mal géré par le calculateur de la boîte auto). Plus l’on monte et plus les camélidés andins monopolisent le paysage, voire la route… Que ce soit lamas, alpagas ou vigognes, nous avons un gros coup de cœur pour ces animaux aussi sympathiques que laineux. Ces espèces sont remarquablement adaptées à l’altitude, jusqu’à 5 000 m été comme hiver, grâce à leur toison et leur peau épaisse bien sûr, mais aussi à un système cardio-vasculaire qui s’est adapté : gros cœur (tiens, qu’est-ce que je vous disais sur la côte d’amour !) et concentration élevée en hémoglobine. Ça ne semble pas les déranger de galoper joyeusement dans les pampas alors que nous soufflons au moindre effort. Tout comme leurs congénères africains, ils se contentent de peu en nourriture et en eau. Si les vigognes sont volontiers sauvages, les lamas et alpagas sont volontiers domestiqués pour produire laine et viande. Les lamas servent en outre de bêtes de somme. Dans tous les cas, les bébés sont craquants !


    À l’approche de Yanque

    Yanque est un des nombreux villages pittoresques qui bordent le Cañon de Colca. La route qui y mène offre déjà de superbes paysages de cultures en terrasses. Le centre très tranquille est représenté par une petite place ornée de statues dont le thème est le folklore local, tandis qu’une vieille église se tient péniblement debout sur l’un des côtés, soutenue par des étais. Dommage car son portail tout blanc très travaillé augurait d’une visite intéressante. Mais dans l’état actuel on comprend que tout soit fermé. Nous verrons quelques autres églises dans un état similaire un peu plus loin. La forte sismicité locale doit y être pour quelque chose. Nous poussons un peu plus loin jusqu’au parking d’une randonnée un peu particulière. Elle mène vers le village abandonné de Uyo, d’où les habitants des peuples Collaguas (XIVe siècle) puis Incas (XVe-XVIe siècle) ont été chassés brutalement par les conquistadors qui leur ont intimé de mener une vie plus saine au village de Yanque un peu plus bas, sous-entendu près de l’église catholique et de ses enseignements. Alors que quand on connaît le mode de vie de ces populations andines à cette époque, en parfaite communion avec la nature, plus sain tu meurs ! Il reste aujourd’hui des murs encore bien solides, des rues bien dallées centrées par un bon système d’irrigation, et des terrasses qui sont toujours heureusement cultivées.


    El condor pasa pas (pero los caballos si !)

    Nous voilà installés au sommet d’une falaise sur le Cañon de Colca, tout proches de la Cruz del Condor, endroit réputé pour l’observation de ces rapaces géants emblématiques de la culture andine. Et parfaitement en accord avec celle-ci, ces charognards, à l’inverse des aigles ou des faucons par exemple, ne tuant pas leurs proies mais se contentant de nettoyer la nature des cadavres d’animaux qui s’y trouvent. En total respect de la nature. Mais qui dit nature dit caprices météorologiques et la brume qui nous enveloppe lors de notre arrivée n’est pas spécialement favorable à l’observation des condors qui ne volent guère dans ces conditions. Les heures les plus propices sont théoriquement le coucher du soleil (normal, ils rentrent chez eux) et surtout le début de matinée, lorsque les courants ascendants commencent à se former le long des parois du cañon. Mais à aucun de ces deux moments (oui nous avons passé la nuit ici) le ciel ne s’est dégagé. Pas de condor donc. En consolation, tout un groupe de chevaux sauvages est venu nous rendre visite dans la matinée, l’un d’eux venant même grignoter l’un des essuie-glaces de Roberto ! Les nuages se sont tout de même évaporés en fin de matinée, nous permettant d’apprécier le grand spectacle du Cañon de Colca. Et puis tout de même une petite récompense à notre attente : l’un de ces volatiles tant attendu a daigné faire son apparition, mais assez haut dans le ciel. Pas de gros plan mais juste de quoi ne pas rentrer bredouille.


    État des routes

    Nous sommes partis pour une grande traversée vers la ville de Cuzco. Notre itinéraire emprunte majoritairement des routes asphaltées, qui ne représentent pourtant que 17% du réseau péruvien. Nous faisons ce choix dès lors qu’il est possible grâce notamment à notre application de routage Osmand+ qui indique, ce que la plupart des autres ne font pas, l’état de surface des routes. Asphalté n’est pas toujours synonyme de route bien lisse, la présence très fréquente de nids-de-poule obligeant à une vigilance permanente lors de la conduite, même sur des routes à grande circulation. Régulièrement, nous devons circuler malgré tout sur des routes dites « compactées », constituées aussi bien de ciment que de gravier ou d’une terre battue bien tassée. C’est le cas aujourd’hui, pour une soixantaine de kilomètres qu’il faut parcourir à petite vitesse et en ayant coincé une bâche entre les portes arrière de Roberto afin que la poussière soulevée ne pénètre pas trop dans l’habitacle. Pour les routes en terre, que nous évitons comme la peste, c’est en fait du tout ou rien. Quelquefois orniéreuses et boueuses, à la limite du praticable par temps de pluie, elles peuvent tout aussi bien être plus lisses qu’une mauvaise route asphaltée. Mais c’est risqué. Les petites routes sont moins fréquentées que les grandes, parfois au point de croiser moins d’un véhicule à l’heure. En contrepartie, ce sont souvent elles qui offrent les plus beaux paysages.


    Intermède vidéo


    Les 3 ponts (ou l’étroit pont) de Cambopata

    Le symbole d’un appareil photo sur Google Maps nous conduit à nous arrêter dans cette petite ville qu’aucun guide papier ne juge digne d’intérêt. Nous allons y découvrir 3 ponts presque côte à côte. Un classique pont de métal appelé « pont moderne » qui recueille toute la circulation. Un joli pont de pierre construit par les conquistadors et baptisé de ce fait « pont colonial ». Nous y avons vu traverser des locaux avec leurs animaux. Et puis ce pont de corde datant lui du temps des Incas et s’appelant naturellement le « pont inca ». C’est évidemment celui qui nous intrigue le plus. Et qui parait le plus difficile à traverser. Déjà gravir l’escalier lui aussi en corde qui mène au pont lui-même nécessite un minimum d’agilité.

    Mais lorsqu’arrivés entre les deux piles on voit l’état du tablier, fait de petites branches d’à peine 1 cm de diamètre, la traversée parait hasardeuse, d’autant que le courant boueux qui passe au-dessous est assez violent. J’hésite. Vais-je tenter de franchir ce pont fragile ? Les Incas le faisaient bien, eux ? Vous saurez ça dans le prochain article… un peu de suspense que diable !

  • 166. Du noir à la couleur

    166. Du noir à la couleur

    Du noir à la couleur.
Valparaiso, la capitale sudaméricaine du street-art.
    Valparaiso, la capitale sudaméricaine du street-art

    Nous approchons gentiment de Santiago, la capitale du Chili, à peu près à mi-parcours entre le Nord et le Sud, distants chacun de plus de 2000 km. Le début du parcours commence par une série noire, surtout pour Roberto, avant d’exploser de mille couleurs dans les ruelles pentues de Valparaiso, pour finalement revenir à un peu plus de raison en approchant de la mégapole chilienne.

    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici
    Le parcours décrit dans cet article, en version zoomable ici

    L’île noire

    Intéressante collection d'albums de Tintin en divers dialectes espagnols chez zephyrumediciones.com
    Intéressante collection d’albums de Tintin en divers dialectes espagnols chez zephyrumediciones.com

    Rien à voir avec la silhouette sinistre vers laquelle foncent Tintin en kilt et Milou apeuré, et de toutes façons ce n’est même pas une île : c’est le nom qu’a donné le célèbre poète chilien Pablo Neruda à sa maison préférée, en raison de la couleur des rochers sur la plage. C’était initialement une simple cabane que Pablo Neruda, tout frais nommé consul pour les émigrants espagnols à Paris, a acquise à un pêcheur en 1938. Peu à peu, il l’a faite agrandir et adapter à son goût par un architecte pour y intégrer une visibilité maximale sur la mer, sa grande source d’inspiration, des pièces arrondies, des recoins, une tour et le bar dans lequel il recevait ses amis. Lors de la visite, on découvre les incroyables collections du propriétaire : figures de proue, maquettes de bateaux, vaisselle, coquillages, sculptures, tableaux et autres œuvres d’art. Toute photographie étant interdite à l’intérieur, j’ai récupéré quelques clichés sur le net pour garder la mémoire de ce lieu étonnant. Après une vie bien remplie entre son art littéraire (prix Nobel de littérature) ses fonctions diplomatiques et ses engagements politiques, c’est ici que se fera enterrer Pablo Neruda, 19 ans après sa mort dans des conditions mystérieuses juste après le coup d’état de Pinochet en 1973, dans un jardin en forme de bateau.




    Valparaiso

    La « perle du Pacifique » ne ressemble guère aux autres villes chiliennes ou même sudaméricaines que nous avons visitées. Ce grand port autrefois prospère (le premier d’importance sur la route maritime passant par le détroit de Magellan) a vu son activité chuter après l’ouverture du canal de Panama. Outre cette dégringolade économique, les bâtiments qui l’entourent sont aussi victimes de séismes à répétition et font un peu misère dans l’attente de leur rénovation. Même s’il n’est plus le port principal du Pacifique, le port de Valparaiso reste l’un des ports majeurs et incontournables du Chili, avec l’attrait touristique de la ville en plus. A courte distance du port et dans les collines environnantes, de beaux bâtiments témoignent de cette période dorée dans des quartiers historiquement préservés. Nous allons avec grand plaisir retrouver nos amis Yves et Rosanne, rencontrés dans le ferry de Patagonie, pour passer une journée et visiter une partie de la ville ensemble.

    a) La ville haute en couleurs


    b) Portes et Porteños

    Dans cette facette architecturale de la ville, voici un petit échantillon de portes et de fenêtres qui reflètent bien le souci artistique des Valparaisiens. Qui au passage préfèrent s’appeler eux-mêmes Porteños, un terme générique pour plusieurs villes portuaires d’Amérique du Sud. Rien à voir avec portes, hein ?


    c) Le street-art comme force de résistance

    Dès 1969, des étudiants avaient entrepris d’embellir la ville de fresques, mais leur œuvre a été stoppée net par Pinochet qui dès sa prise de pouvoir en 1973 a fait tout recouvrir. Non mais ! Ce qui n’a pas empêché de nouvelles apparitions ça et là, au péril de la vie de leurs auteurs, faisant du street-art désormais un modèle de résistance. Après la chute du dictateur en 1990, la ville de Valparaiso a encouragé le mouvement, engageant des artistes renommés pour réaliser une vingtaine de fresques dans le quartier Bellavista, un lieu dénommé depuis lors « musée à ciel ouvert ». Peu ou pas entretenues, elles sont aujourd’hui assez ternes, et c’est dans deux autres quartiers, Concepción et Allegre, que les muralistes s’en donnent à cœur joie, pour le plus grand bonheur des touristes. Valparaiso est aujourd’hui considérée comme la capitale du street-art en Amérique du Sud, attirant des artistes du monde entier qui permettent un renouveau permanent des œuvres.


    d) En avant, marches !

    Les nombreux escaliers que comporte la ville n’échappent pas aux pinceaux des grapheurs, avec quelques œuvres assez mythiques comme les marches multicolores des passages Fischer ou Galvez, bordées de petits cafés et restaurants à l’ambiance bohème, l’escalier en touches de piano qui reflète bien le contexte artistique au sens large de Valparaiso, ou encore celui décoré d’une fresque représentant deux fillettes qui jouent, en hommage aux enfants du quartier. Il parait que pendant la dictature, les graffitis sur les parois des escaliers servaient de messages codés pour la résistance. Aujourd’hui encore, de nombreux messages éphémères


    e) Les ascensores de Valparaiso

    S’il y a autant d’escaliers, c’est parce que Valparaiso est constituée d’une multitude de collines (42 !) entourant une zone plane appelée avec inspiration El Plan et sur laquelle donne le port. Très vite, dès 1892, des ascensores (en réalité des funiculaires) ont été installés pour faciliter le déplacement des habitants. Sur les 30 initiaux, seule la moitié est encore visible et 8 sont encore en activité régulière, très peu modifiés par rapport à leur construction d’origine, si ce n’est le remplacement des moteurs à vapeur… Le débit n’est pas très élevé, on fait volontiers la queue pour les trajets, mais le charme de ce mode de transport et la vue sans effort offerte au sommet valent le coup. Pour un prix qui reste modique (20 à 30 centimes d’euro).


    f) Même pas peur !

    Les enfants sont plutôt gâtés au Chili, si l’on en juge par le nombre de parcs de jeux rencontrés dans tout le pays, bien davantage qu’en France en tout cas. Les petites villes ont aussi assez souvent leurs manèges dans un style mélangeant nostalgie, bricolage, sono puissante, couleurs vives et contrefaçon Disney. Les structures de ces manèges de villages sont loin des standards européens : les boulons apparents, les fils qui traînent, les moteurs diesel fumants et les traces de rouille pourraient inquiéter des parents touristes, mais ici on semble s’en accommoder, d’autant que les prix sont souvent modestes. Qu’on ne s’y trompe pas, le Chili n’est en rien arriéré et possède des attractions de niveau mondial dans les grandes villes, ces pittoresques petits manèges de quartier sont juste un truc en plus.


    g) Dans la fleur de son art

    Valparaiso, à l’instar de nombreuses villes du centre du Chili, est particulièrement fleurie, au moins dans la partie que nous avons parcourue. Il est vrai que nous sommes au printemps, mais nous avons remarqué tout au long de notre parcours chilien un souci de fleurissement des villes qui n’avait pas attiré notre attention jusque-là. Cela s’accorde parfaitement avec l’exigence esthétique générale de Valparaiso. On oubliera bien sûr les immeubles décatis au sud du port, encore que ceux-ci font volontiers l’objet d’un fleurissement … pictural.


    h) Les oiseaux

    Ambiance hitchcockienne inattendue sur ce port de pêche que nous visitons « parce qu’il nous reste un peu de temps ». Alors que nous longeons la plage et les quais emplis de bateaux et de baraques de pêcheurs, un nombre incalculable d’oiseaux de mer volent au-dessus de nos têtes à toute vitesse, parfois tout près. En nous rapprochant du petit marché aux poissons, ce sont des pélicans qui s’incorporent dans ce trafic, certains en vol, d’autres posés sur un muret près des marchands ou sur les toits environnants. En en nous rapprochant encore de la plage, alors que le mouvement et le nombre des oiseaux s’intensifie, nous tombons cette fois sur une colonie de lions de mer grognant et rugissant pour repousser tous ces volatiles. Car tout ce petit monde est là pour profiter des abats de la fin du marché, qu’un employé amène par brouettes entières pendant que son acolyte repousse avec son balai les lions de mer les plus hargneux. Du grand spectacle pourtant presque sans spectateurs, les guides en parlant assez peu et les autres touristes préférant se prélasser sur les plages voisines ou investir les restaurants.


    i) R6 GTL ça vous parle ?

    Sur le parking près du port de pêche, une voiture ancienne est garée. Bien que le logo de la marque ait disparu sur la calandre et sur le coffre, je reconnais la silhouette de la Renault 6. Ma dernière rencontre avec ce modèle de véhicule doit remonter à plus de trente ans ! Renseignement pris, la Renault 6 a été produite au en Argentine et en Colombie jusqu’en 1984, soit plus longtemps qu’en France, en jusqu’en 1986 en Espagne. Le Chili assemblait d’autres Renault, comme les R4, R12, R18 et R19 dans une usine commune à Peugeot. Le pays produisait aussi de nombreuses boîtes de vitesse. Le modèle GTL de notre véhicule n’aurait été produit qu’en Amérique du Sud et en Espagne, mais pas en France. La R6 a fait une carrière honnête avec plus de 1,7 millions de véhicules vendus dans l’Hexagone, davantage pour des raisons utilitaires que pour son esthétique austère. Louis de Funès parait-il en possédait deux !


    j) bonus

    Pas possible de quitter Valparaiso sans revenir sur son attrait de charme : l’art de rue. Voici quelques inédits, juste pour le plaisir !


    Santiago

    Notre départ pour notre escapade de Noël en France étant proche, nous ne consacrons dans un premier temps qu’une seule journée à la visite de Santiago, la capitale du Chili. C’est aussi parce que nous ne sommes pas vraiment fans des grandes villes, et que des raisons de sécurité et de circulation nous incitent à ne pas y entrer avec Roberto. Nous nous garons au parking de l’aéroport – où nous passerons la nuit d’ailleurs – et prenons un bus puis un métro pour gagner le centre-ville. Nous arpentons le centre historique, très calme car nous y sommes un dimanche. Peu de commerces sont ouverts, mais nous profitons des beaux bâtiments entourant la Place des Armes ou bordant les rues avoisinantes. La ville, dans ce que nous avons pu voir, a franchement moins de charme que Valparaiso, surtout dès lors que l’on s’éloigne de l’hypercentre. On se sent petits dans cette mégapole de 7 millions d’habitants qui héberge un tiers des chiliens. En comparaison, « seulement » un sixième des Français demeurent dans la zone métropolitaine de Paris, ce qui est déjà beaucoup. Santiago se revendique tout de même le cœur de l’activité culturelle et commerciale du Chili et en tout cas sa ville la plus moderne. Cela est particulièrement vrai si l’on songe que son maire de 2021 à 2024 était une mairesse, qu’elle était communiste … et qu’elle avait 20 ans au moment de son élection ! Elle a depuis été remplacée par un maire RN (mêmes initiales et mêmes orientations que chez nous) confirmant en cela la tendance du pays qui vient d’amener un président d’extrême-droite au pouvoir.


    Décabossage improvisé

    La veille de notre départ pour la France, nous amenons Roberto dans un garage proche de l’aéroport. L’intention initiale était de prendre contact, d’évaluer la réparabilité et de revenir après notre retour, après avoir éventuellement commandé des pièces de rechange, pour les travaux. Mais nous avons été pris en charge immédiatement, les uns commençant à démonter le pare-chocs pour mieux évaluer les dégâts pendant que d’autres cherchaient des pièces d’occasion sur des sites spécialisés et que la secrétaire nous enregistrait. Le bilan nous semble assez négatif, avec le pare-chocs très tordu et partiellement cassé, l’un de ses supports fortement déformé, le revêtement plastique déchiré, un gros creux sur le plancher, sans parler de la tôle enfoncée de la portière. Et pas de pièce d’occasion disponible pour couronner le tout. Mais nos garagistes ne semblent pas plus affectés que ça et se mettent à l’ouvrage pendant que le patron nous donne des bouteilles d’eau et nous invite à nous installer dans la cuisine du personnel. Pendant 7 heures (moins 30 mn pour déjeûner) deux ouvriers vont s’appliquer à tout défroisser, détordre, redresser, recoller. Ils vont souder des pièces de métal sur l’arrière de Roberto pour pouvoir y accrocher un chariot-élévateur et tirer afin de décabosser le plancher centimètre par centimètre. A la fin, la porte est remontée et fonctionnelle. Avec cette méthode « à l’ancienne » le résultat n’est naturellement pas parfait mais tout à fait honnête, d’autant plus que le garage ne nous demandera, pour 14 heures de travail, que 280 euros ! Nous repartons bien soulagés que les portes arrière puissent s’ouvrir et se fermer à nouveau.


    Storage

    Avec la même application mobile que celle qui nous a permis de trouver le garage, nous avons déniché un « storage » à 15 minutes de l’aéroport, un parking sécurisé où Roberto sera bien gardé – enfin on espère ! – pendant le mois que nous allons passer en France.

    Nous vous donnons rendez-vous au retour pour la suite du périple. Hasta luego !

  • 134. Izmir-Istanbul

    Notre parcours turc se termine par le Nord-Ouest, où nous allons refranchir la frontière Asie-Europe en traversant le Bosphore. Nous avons gardé la visite d’Istanbul pour la fin, à la fois pour se synchroniser avec l’arrivée de notre amie Françoise qui partagera nos découvertes, mais aussi pour faire un sas de décompression, la ville étant réputée comme la plus européenne des villes de Turquie. Mais n’allons pas trop vite, il nous reste un peu de chemin à parcourir et aussi une petite escapade en France avant d’aller explorer la vie stambouliote.

    Parcours Izmir-Istanbul
    Notre parcours d’Izmir à Istanbul, en version zoomable ici

    Izmir ou le début de l’automne

    Voilà plusieurs semaines voire plusieurs mois que nous bénéficiions d’un soleil continu, jugé parfois trop généreux même, et le temps grisâtre du jour nous rappelle que les meilleures choses ont une fin, que l’automne se rapproche. Ce qui va d’autant plus s’accélérer que nous avons repris une route globalement nord-ouest pour revenir vers la France en début d’année prochaine. Alors les photos s’en ressentent, le contraste chute, la Mer Méditerranée pourrait être rebaptisée la Mer Noire.

    Izmir n’a rien d’exceptionnel, ou alors c’est nous qui commençons à saturer de la Turquie. Le bazar nous semble assez banal, l’architecture aussi. La ville aurait été reconstruite après un gros incendie sur les plans de 2 architectes français, les frères Danger (j’ai d’ailleurs failli intituler ce chapitre « La ville de tous les Danger ») mais la patte francophone n’est pas flagrante. Après une grosse demi-journée sur place, nous filons vers la cité phocéenne turque, Foça.


    Foça

    Les phoques qui ont donné leur nom à la ville (autrefois Phocée) sont en voie d’extinction, seule l’histoire de cette ville fondée par des Grecs entre le Xe et le VIIIe siècle av. J.-C. persiste. Ce peuple possesseur d’un tout petit territoire a fondé des colonies dans toute la Méditerranée orientale, cherchant à exploiter des richesses naturelles ou stratégiques. C’est ainsi qu’ils ont fondé Marseille en 600 av. J.-C. Le vieux port de Foça a  moins de charme que son homologue marseillais, mais la jolie baie et le retour du soleil nous en ont donné une impression agréable. 


    La presqu’île d’Erdek

    Totalement oubliée de notre guide et presque autant des touristes, la presqu’île d’Erdek située au sud de la Mer de Marmara est pourtant un petit joyau. Couverte d’une forêt manifestement recomposée après un incendie (espèces variées alternées régulièrement), elle se parcourt en empruntant une route côtière qui en épouse tous ses contours, découvrant au détour d’un virage de larges baies habitées comme d’intimes petites plages sauvages. C’est sur l’une d’elle que nous passerons la nuit. Et c’est purement par faute de temps que nous n’avons pas pu prolonger l’expérience. En effet, nous avons un avion à prendre à Istanbul dans quelques jours.


    Question de culture


    Première autoroute

    La circulation dans la banlieue d’Istanbul est réputée difficile et c’est peut-être le seul endroit de Turquie où les autoroutes – qui ne sont pas dans nos habitudes, notre GPS étant même réglé pour les éviter – sont particulièrement conseillée. Seulement voilà, on lit partout qu’à de rares exceptions près, aucun poste de péage n’accepte autre chose que le télépéage, et qu’il faut donc se munir d’une carte magnétique rechargeable qui sera débitée à chaque passage. La carte s’achète, ne riez pas, dans les bureaux de poste. Nous tentons notre chance à Bandirma, juste après notre presqu’île de rêve. Nous avons beaucoup de mal à nous faire comprendre de l’employé qui ne parle pas plus Anglais que nous Turc. Heureusement, un jeune guinéen a reconnu notre accent et s’est proposé de nous aider. Nous obtiendrons finalement la précieuse carte, chargée d’environ 20€ (on nous a dit que c’était suffisant pour les 250 km qui nous séparent d’Istanbul) et partons de suite la tester.

    Au premier poste de péage, le feu passe au vert : parfait. Au suivant, même succès, l’écran affiche en outre le montant débité (environ 5 €). Nous imaginons que le poste précédent n’était que l’enregistrement du point d’entrée. Nous continuons. Mais au péage suivant, juste avant un grand pont, le feu reste au rouge et la barrière baissée. Nous sommes sur l’une des files les plus à gauche de ce péage qui comporte une dizaine de postes. Ça klaxonne derrière nous. Un employé nous fait comprendre que nous n’avons pas assez sur notre carte, et qu’il nous faut reculer et passer par le poste 1, le plus à droite. Vous imaginez la manœuvre, reculant puis traversant la quasi-totalité des files de voitures se précipitant sur nous, peu fair-play comme la majorité des Turcs d’ailleurs. Nous apprenons que le prix de passage du pont, environ 34 €, est effectivement bien supérieur au solde de notre carte, mais que nous pouvons payer cette somme en espèces comme en carte. Ce qui va nous donner l’occasion de découvrir que dans tous les péages suivants, la file de droite donne cette possibilité. « On » nous a raconté n’importe quoi, comme d’habitude.


    À l’approche d’Istanbul

    Nous trouvons un bivouac pour la nuit dans un endroit tranquille et nature, à quelques dizaines de kilomètres de l’aéroport Havalimani, l’un des trois d’Istanbul, situé au nord de la ville. Un peu de repos nous fera du bien, car demain, c’est journée administrative : il va nous falloir trouver un parking pour laisser Roberto pendant nos 5 semaines françaises et faire ce qu’il faut pour être en règle avec l’administration douanière. Et ça ne va pas se passer du tout comme prévu !


    Interdiction d’abandonner son véhicule de compagnie

    (ou le dernier roman de l’été)

    Ce n’est pas la première fois que nous nous interrompons temporairement notre voyage pour faire un petit saut familial en France. A chaque fois nous avons pu trouver sans difficulté un lieu sécurisé pour laisser Roberto pendant ce laps de temps. Mais pour Istanbul, ça s’avère un peu plus compliqué. Les quelques parkings que nous avons trouvés ne répondent pas à nos mails. Claudie lance alors un appel sur un groupe Facebook de francophones en Turquie et recueille des avis très contradictoires. Mais parmi ceux-ci, plusieurs nous mettent en garde sur le risque d’amende importante (25% de la valeur vénale !) si l’on quitte le pays sans son véhicule en négligeant la déclaration aux douanes. On nous parle même de devoir laisser Roberto directement à la douane, dans une sorte de fourrière. Mais qui croire ?

    De passage à Antalya, nous nous arrêtons à la douane de l’aéroport pour leur poser la question. Pas de problème, nous disent-ils, faites la déclaration aux douaniers le jour de votre départ. Même à 6h du matin ?, nous inquiétons-nous. Oui, pas de problème, le service fonctionne jour et nuit, assurent-t-ils.

    Sur la route de l’aéroport nord d’Istanbul, celui prévu pour notre départ dans un peu plus de 48 heures, nous nous arrêtons à l’un des parkings longue durée que nous avions repérés. Aucun problème, ils peuvent nous prendre pour environ 2 € par jour. C’est déjà ça. Reste à confirmer que les douanes acceptent.

    Nous poursuivons jusqu’à la douane de l’aéroport. Nous expliquons notre situation à grands renforts de Google Traduction (l’Anglais des douaniers est très limité, mais c’est tout sauf un reproche), et ils nous renvoient à la douane de l’aéroport Atatürk, tout au sud d’Istanbul, à 56 km de là… Ok…

    Une heure et un déjeuner plus tard, nous entrons dans notre 3ème douane depuis Antalya. Après que nous ayons de nouveau expliqué notre situation, on nous confirme qu’il faut bien laisser notre véhicule chez eux et qu’il faut remplir une attestation sur l’honneur certifiant, entre autres, que personne ne conduira Roberto en notre absence. Nous demandons un modèle, on nous envoie vers le service de photocopies …qui nous photocopie effectivement l’imprimé à remplir. Évidemment, tout est en Turc, mais avec l’application de Google nous nous en sortons à peu près. Nous revoyons l’employé des photocopies car il faut joindre des copies du passeport, de la carte grise et de l’assurance de Roberto. Nous lui demandons au passage de vérifier notre attestation. Il nous corrige une date et nous indique dans un anglais approximatif que nous devons faire tamponner tout ça au bureau 15, puis au bureau 12, puis au bureau 14 avant de revenir lui faire photocopier les documents une fois tamponnés.

    Un peu plus d’une heure plus tard, nos documents sont validés, on nous envoie vers un dernier bureau, sans numéro celui-là. L’ambiance est joyeuse. Les employés se taquinent pour savoir à qui incomberait de traiter notre dossier. L’un d’eux nous prend finalement en charge, tape deux ou trois trucs sur son ordi. Et nous demande les clefs de Roberto. Claudie et moi nous regardons interloqués. Nous sortons vite le traducteur pour expliquer que nous voulions juste faire les papiers, mais que nous ne déposerons notre véhicule que le surlendemain, juste avant de prendre notre avion. L’employé nous ramène alors au premier bureau qui nous avait renseigné. L’homme prend la liasse avec tous les tampons dûment récoltés, écrit une petite phrase en bas et me demande de signer… Le traducteur confirme hélas nos craintes : il nous faut annuler la procédure, elle ne peut se faire que le jour du dépôt effectif du véhicule. Je n’ai pas d’autre choix que de signer, faute d’être à la rue pendant 2 jours, la précieuse liasse qui disparaît à tout jamais de notre vue.

    Et donc deux jours après, nous revoilà dans cette fameuse douane. Cette fois nous filons directement au service de photocopie, enchaînant les bureaux 15 et 12, puis directement à celui sans numéro, sans passer par le 14, ça s’améliore on dirait. En 15 mn, nous avons fait le même parcours que l’avant-veille en une heure. Nous sommes presque heureux de donner la clef de Roberto quand on nous la demande, pensant être tout près de la fin. Mais non, l’employé nous rend la clef après y avoir collé une petite étiquette avec un numéro et nous tend une feuille de papier. Il nous mime qu’il nous faut apposer la feuille derrière le pare-brise et conduire notre véhicule à l’intérieur de l’enceinte de la douane. Nous nous exécutons, j’abandonne Claudie près du portail avec les bagages et je poursuis seul les démarches. Je conduis Roberto dans une zone clôturée où il est le dernier à entrer. Chaque véhicule qui voudra sortir nécessitera que le nôtre soit déplacé. Un état des lieux est rempli, comme pour une location et puis j’abandonne avec sa clef notre compagnon à 4 roues, batterie cellule débranchée, frigo vidé et tous bien précieux soit pris avec nous soit laissés au coffre.

    Mais ça n’est pas encore fini. La liasse s’est enrichie de l’état des lieux, et il faut donc tout refaire tamponner aux bureaux 14 et 8, tout faire rephotocopier, tout faire valider au bureau sans numéro qui nous renvoie vers le bureau 12. Là, on me tend comme seule preuve de mon dépôt la 3ème copie toute pâle et toute mince de l’état des lieux, me disant que c’est ça qu’il faudra que je présente lors de la récupération de mon véhicule. Pris dans le vertige des numéros, je demande à quel bureau il faudra que je m’adresse. Et là, je n’oublierai pas le sourire ironique et la réponse qui tue de l’employé, balayant d’un bras tout le couloir : « A n’importe quel numéro ! »


    Mariage à la turque

    Nous avons passé notre dernière nuit avant de déposer Roberto sur le parking d’une salle de mariage. Ces établissements sont en grand nombre dans les périphéries des villes, laissant augurer soit une fréquence particulièrement élevée du mariage en Turquie, soit des cérémonies d’envergure systématiques à cette occasion. Renseignement pris, les deux hypothèses sont valables et se rejoignent. 2/3 des Turcs de plus de 15 ans sont mariés – c’est le chiffre le plus élevé de l’OCDE – contre 47,5% des Français par exemple. Ce qui correspond à environ 9 mariages par an pour 1000 habitants.

    La première étape d’un mariage turc est la demande en mariage, faite au père de la jeune fille soit par le prétendant, soit par la personne la plus âgée de sa famille. En cas d’acceptation, la future épouse va servir un bon café à ses invités, mais une version surprise, plus ou moins salée ou poivrée à son futur conjoint. S’il le boit sans sourciller, témoignant ainsi de son total dévouement, s’en suivront des fiançailles avec échanges d’anneaux, signature d’un accord financier et bien sûr festivités.

    Le mariage lui-même, financé par les 2 familles, va durer 3 jours (contre 40 jours autrefois, la crise économique est passée par là…), précédés par la cérémonie du henné déposé avec une pièce de monnaie porte-bonheur au creux des mains de la future mariée vêtue d’une robe rouge. Malgré l’importance des traditions en Turquie, le mariage religieux reste facultatif.


    La révolution de l’écriture

    Lors de notre parcours grec, nous avons eu beaucoup de mal à déchiffrer les menus ou les panneaux routiers en raison des caractères non latins. Nous nous attendions à pire en arrivant en Turquie, mais ça a été exactement l’inverse. En 1928, sous l’impulsion réformatrice d’Atatürk, le pays a troqué en quelques mois seulement ses caractères arabes pour des caractères latins. Imaginez un instant la situation inverse, voir disparaître du jour au lendemain tous les caractères latins de notre langue française transcrits phonétiquement en caractères arabes, devoir les  lire de droite à gauche, et vous comprendrez la difficulté engendrée pour les Turcs. Le caractère autoritaire de la réforme n’a pas permis beaucoup de protestations, mais beaucoup considèrent aujourd’hui que cela a permis une véritable ouverture à l’extérieur pour le pays et Atatürk est encore très vénéré aujourd’hui, bien davantage que le président actuel.


    Cuisine turque pour affamés


    Blagounette à deu Troie balles

    Réparons ici un petit oubli lors du récit de notre visite de la cité antique de Troie, qui est bien en Turquie alors que son histoire a été écrite par le Grec Homère dans l’Iliade. On y trouve notamment le héros Achille, tué d’une flèche dans le talon par Pâris et Apollon, tout cela décrit par la plume d’Homère. 2 ou 3 photos prises dans la boutique ou le musée m’ont inspiré cette petite blagounette à deu euh Troie balles.


    Le père des Turcs

    Mustafa Kemal est entré de bonne heure dans l’armée Ottomane après ses études en école militaire. Il s’est illustré dans plusieurs conflits au cours de la première guerre mondiale. Après l’armistice et la dislocation de l’empire ottoman, il a senti que son pays ne tenait plus à grand-chose et a tout fait pour le rendre indépendant et moderne. Il en a été le premier président et a œuvré pendant ses 15 ans de règne pour que le pays s’occidentalise socialement, culturellement, économiquement et politiquement. Considérant les religions comme un frein, et notamment l’islam largement majoritaire, il a laïcisé la Turquie, interdisant toute pratique religieuse, fermant les lieux de culte et permettant aux femmes de ne plus se voiler et de porter des vêtements occidentaux. Il a même donné le droit de vote à celles-ci 14 ans avant la France. Sa réforme la plus significative a été le remplacement de l’écriture arabe par des caractères latins. Dans le même esprit, Mustafa Kemal a imposé les patronymes, qui avaient disparu au temps de la période ottomane, montrant l’exemple en se faisant appeler Atatürk, ce qui signifie père de la nation. On n’est jamais si bien servi que par soi-même. Si toutes ces réformes ont transformé positivement la Turquie, en faisant un état à part parmi ses voisins, et en lui donnant une possible porte d’entrée dans l’Union Européenne, l’aspect dictatorial du gouvernement est moins reluisant, et la chasse des populations de religion différente l’est encore moins. Mais à voir les portraits de l’ancien président partout dans les rues, la reconnaissance des Turcs parait définitivement acquise.


    Quelque part en Turquie

    Sont regroupées ici toutes ces petites choses photographiées ça et là, ne méritant pas un paragraphe à elles-seules mais néanmoins représentatives de la vie locale. Une occasion aussi d’occuper le terrain pendant notre parenthèse française.















    En route vers Roberto

    Voilà, le temps de ces petits sujets, nous avons passé quelques semaines en France et fait le plein d’amour et d’amitié. Nous retrouvons le chemin de l’aéroport et bientôt celui de la Turquie. Avec bien sûr les retrouvailles avec Roberto.


    A bientôt d’Istanbul !